• Exploration de La p'tite moustache

    LA PIÈCE HORLOGE

    Quelle idiote ! Partir, sur un coup de tête, et décider de rejoindre les explorateurs du Château des Cent Mille Pièces, en voilà bien une idée stupide ! Et pour cause, depuis mon arrivée au Château, je n'ai croisé personne...
    En plus, je me suis déjà perdue... Moi une aventurière ? Haha, non sûrement pas ! Au fond, j'aurais mieux fait de rester chez moi, à vivre ma vie banale et monotone plutôt que d'être coincée comme je le suis maintenant dans cette maudite pièce horloge !
    Située au premier étage, la pièce horloge est sans doute l'une des pires pièces de cette demeure... Enfin, je l'espère car, si ce n'est pas le cas, je n'ose pas imaginer comment sont les autres !

    Cette pièce, pour le peu que j'en sais, est d'une décoration assez sommaire. En effet, elle est composée en tout et pour tout de quatre murs. Sur celui du fond sont accrochés deux grandes barres de fer se croisant comme les aiguilles d'une montre et indiquant l'heure et sur le mur de devant, un pendule géant se balance sans fin en provocant un tic-tac infernal. Sur le mur de droite, se trouve la porte par laquelle je suis entrée et le mur de gauche est vide.
    A mon arrivée dans la salle, mon premier réflexe fut d'en chercher la sortie. Mais au bout de deux minutes, j'avais examiné plus de trois fois chaque recoin de la pièce. Sans trouver de passage. Résignée, j'avais voulu revenir sur mes pas, hélas la porte d'entrée demeurait close.
    Désespérée, je m'étais allongée sur le parquet, dur et froid. Les motifs du plafond quadrillé dansaient devant mes yeux tandis que je me répétais inlassablement que ce n'était pas possible, que « toute pièce avait une issue » comme me disait mon grand-père... Curieusement, j'étais épuisée et ce tic-tac régulier me donnait un de ces mal de tête !
    Soudain, une idée horrible m’effleure : Et si... et si la pièce horloge était la seule pièce de ce Château et tuait ses visiteurs au fur et à mesure ? Ce serait la raison pour laquelle tout m’aie semblé si vide...
    A cette pensée, je me mets à trembler. « Non, reprends-toi Orianne et cesse de penser à ce genre de choses. » m'ordonne la petite voix qui habite dans ma tête. Nous avons tous une petite voix dans notre tête. Et la laisser nous parler ou lieu de l'ignorer peut être très utile parfois. La mienne en tout cas est de bon conseil. « Secoues-toi un peu ! Tu ne vas pas rester allongée là éternellement ! »
    Un gros effort me permets de m’asseoir. Impossible de rater l'heure affichée en énorme sur le mur en face de moi. 15H25. D'après mes souvenirs je suis arrivée dans cette pièce vers 15H05. Mon dieu, que le temps passe lentement ! Combien de temps vais-je rester bouclée dans cette pièce ?
    Je n'en ai aucune idée. Je me lève et, pour la énième fois, essaye d'ouvrir cette satanée porte. Et sans surprise, elle reste toujours fermée.
    « Qu'il se passe quelque chose, vite ! Ou je vais finir par mourir d'ennui ! »
    Au moment où je me surprend à penser cela, un gong retentit pour me prévenir qu'il est 15H30 pile. Et une seconde après, je vois s'ouvrir sous mon nez, le mur de gauche, celui à nu. Un tunnel s'élargit face à moi, noir et béant. Ma main s'est crispée sur la poignée de la porte et j'écarquille les yeux de stupeur.
    La première sensation que j'éprouve est une vive douleur à ma main droite, que je retire brusquement de la poignée car celle-ci est devenue brûlante, comme du métal chauffé à blanc. Je regarde ma paume et lâche un sanglot : la peau est toute rouge et des cloques commencent à apparaître...
    « Calme-toi. Relativises . Essaies de tirer le meilleur partit de la situation présente. »
    De rage, des larmes me montent aux yeux. Ah cette voix ! Si seulement elle pouvait se taire ! A l'intérieur de mes chaussures, mes pieds chauffent eux aussi. La température ne fait que monter. La salle est devenue un véritable four. Hystérique, je cours dans tous les sens, cherchant un endroit qui ne serait pas brûlant mais rien y fait : la chaleur passe par mes semelles trop fines. Je hurle, je n'en peux plus. Tout me brûle : le sol autant que les murs. Finalement, mourir d'ennui serait préférable à mourir grillée ! Ce sont les minutes les plus longues de ma vie... Et la température augmente, augmente...
    Enfin, à 15H35, tout s'arrête. Le mur se referme et tout redevient normal. Normal... si l'on veut...
    Secouée de tremblements incontrôlables, je m'adosse contre le mur, délicieusement frais. Je reste ainsi les yeux fermés durant plusieurs minutes. Les battements de mon cœur finissent par se calmer. Puis, lentement, j'évalue mes brûlures. Une sur chaque paume, une sur chaque plante des pieds, une sur l'épaule et une autre sur la cuisse. Je me mord la lèvre de douleur.
    « Regardes-toi. Te voilà dans un beau pétrin maintenant ! Mais qu'est ce qui t'as pris de venir ici ? Qu'est ce qui a bien pu te passer par la tête ? »
    - Toi dégage ! Je crie dans le vide. Sors de ma tête, je ne veux plus jamais t'entendre, compris ?
    Mais au fond de moi, je me dis qu'elle a raison. Et si je suis ici c'est entièrement de ma faute.
    Que va-t-il se passe maintenant ? Quand aurais-je encore à souffrir de la chaleur ou d'autre chose ?
    C'est sur ces questions que je m'endors, écrasée de fatigue.
    Je suis réveillée en sursaut par le gong de 16H00. Mon cœur se remet à cogner furieusement dans ma poitrine. « Oh non... je murmure en voyant le mur s'ouvrir en deux pour la seconde fois, oh non... »
    Je me tiens à nouveau devant le tunnel, redoutant le prochain danger. Au début je ne sens rien. Pas le moindre changement.
    En fait... Mais si... L'air commence à se raréfier ! Je tousse puis je lâche une exclamation de terreur en voyant que les murs de la salle se resserrent. La pièce rétrécit ! Et, à cette vitesse là et sans issue, je vais finir broyée ! L'air va bientôt me manquer. Je me plaque contre le mur. Mon cœur bat beaucoup trop vite, il faut que je respire plus lentement, il le faut... Mais c'est difficile lorsqu'on a sans cesse des poussés d'adrénaline !
    L'espace devient de plus en plus petit, mais quand cela va-t-il s'arrêter ? Le balancier se rapproche de plus en plus de moi. Mais il va me percuter ! Et à cette vitesse là, au mieux je serais assommée ! Au pire... mais vaut mieux ne pas y penser...
    Je tousse à nouveau. Je voie trouble. Je... je dois tenir...
    Je suis si proche du pendule que je le sens passer tout près de moi. Roulée en boule dans cet espace devenu si étroit, j'attends. Ma respiration est plus proche du râle à présent. De l'air vite !
    Soudain, lorsque je ne peux vraiment plus tenir, les murs s'écartent, cessent de faire pression et le tunnel disparaît. Le mur redevient blanc comme neige. C'est fini. Pour le moment.
    A genoux, je respire bruyamment. J'avale de longues bouffés d'air. Pus d'un coup, je fond en larmes. Pleurer ne sert à rien mais je ne peux plus m'arrêter. Je voudrais tant que l'on vienne me consoler, que l'on me prenne dans les bras, comme quand j'étais petite. Oui c'est ce que je veux. Mais je veux aussi quitter cette salle, qui cherche à me tuer mais qui pour l'instant me rend folle. Je ne comprend plus rien... Quelque chose m'échappe... Et je me sens si seule ! Abandonnée. Un peu de compagnie ne serait pas de refus. Tiens ! Ma petite voix ! Où est elle passée ? J'ai été odieuse avec elle, m'a-t-elle laissée tomber ? On dirait... Là pour le coup je suis vraiment seule.
    « Oh bon sang ! Mais si je suis là grosse nouille ! »
    De soulagement, j'éclate de rire. Ou se sont peut être mes nerfs qui vont finir par lâcher.
    - Merci... je souffle à ma voix.
    Mais celle-ci semble avoir envie de râler car elle me répond sur un ton exaspéré :
    « Ne me remercies pas ! Tu as de la chance que je sois toujours là ! Et maintenant tu vas me faire le plaisir d'arrêter de pleurnicher pour m'écouter ! Car j'ai réfléchi à quelque chose ! »
    - Ah oui ? Je répond la voix pâteuse.
    « Et oui ! Continue-t-elle triomphante, je sais comment fonctionne cette pièce ! C'est très simple : chaque personne se trouvant dans cette pièce est obligé d'y rester jusqu'à minuit. Mais comme tu as pu le constater, toutes les demi-heures, un événement différent se produit durant cinq minutes. Il est annoncé par un gong et provient du tunnel, tunnel par lequel tu sortiras. »
    - A minuit ?
    « A minuit. »
    Voyant mon air soupçonneux, elle ajoute : « J'ai trouvé ses renseignements dans le bestiaire du Château. Où croyais-tu que j'étais durant tout ce temps ? »
    Soulagement ou déception ? Je ne saurais le dire.. Minuit est dans longtemps mais au moins, j'ai quelque chose en lequel croire, sur quoi m'appuyer. Je reste accrochée à l'heure comme l'on s'accroche à une bouée de sauvetage. Chaque demi-heure, j'endure un nouveau supplice. J'ai droit à un froid glacial, un courant électrique, une rencontre avec des chats sauvages pas très amicaux (qui m'ont laissé plusieurs griffures) et j'en passe... Mais, chaque nouveau danger me rapproche de ce que j'attends le plus : minuit.
    « Oh-oh » souffle ma petite voix à minuit moins deux.
    Enfin ! Rampant à moitié, je me rapproche du mur et attends avec impatience qu'il s'ouvre. « Allez ! Allez, ouvres-toi et fait moi sortir, je pense de toutes mes forces. Tu m'as assez fait souffrir tu vois, alors laisses moi partir... »
    Puis, tout doucement, avec une lenteur exagérée, le mur se sépare en deux, je suis devant le tunnel. Mais là, au lieu d'être tout noir comme à son habitude, une lumière dorée émane de l'intérieur. La sortie ! Elle est là ! Devant moi !
    « Cours ! Dépêche-toi ! » me presse ma voix.
    Hélas, je suis incapable de me relever. La fatigue, que dis-je, l'épuisement et mes blessures ont fini par avoir eu raison de moi.
    Soudain, une silhouette se détache et avance vers moi dans la lumière. C'est un homme. Avec un air qui ne me plaît pas. Mais alors pas du tout. Il me sourit. Ça y est, je le déteste. C'est de sa faute si je suis là, j'en suis certaine.
    Mais une violente bourrasque me soulève du sol ce qui met fin à mes préoccupations. Elle me projette hors de la salle, tout droit dans le tunnel.
    « Pas trop tôt » remarque ma petite voix. Et, pour une fois, je trouve qu'elle a entièrement raison.

    LA PIÈCE FOURRE-TOUT

    J'entre dans la pièce suivante avec précaution. La pièce horloge m'a apprise à être sur mes gardes, que l'on ne peut pas prévoir à l'avance ce que va nous infliger le Château. Celle-ci ne présente pas de danger apparent mais je ne me laisse pas berner, pas cette fois !
    La salle est très spacieuse, avec un plafond haut mais elle est entièrement remplie d'objets en tout genre, entreposés en vrac, en pyramides gigantesques. Elles sont composés d'affaires empilés les unes sur les autres, affaires allant du ballon de baudruche au lustre en cristal, en passant par une vieille armoire, une épée du Moyen-âge, un jeu de fléchettes et un bocal à poisson rouge.
    Mais mis à part les pyramides d'objets formant presque un labyrinthe, ce qui m'attire le plus ce sont ses grandes baies vitrées qui remplissent tout le mur. Je me rue vers cette source de lumière avec avidité, cela faisait si longtemps que je n'avais pas vu la lumière du jour ! Quelle m'avait manquée ! Je savoure, non je dévore des yeux le paysage s'offrant à ma vue. Des arbres, de l'herbe, le soleil...
    Hélas, un léger détail vient troubler mon instant de bonheur : il n'y a aucune ouverture, ces fenêtres sont closes ! De dépit, je me laisse glisser au sol. A quoi bon !
    - Agaçant n'est ce pas ?

    Je sursaute. La voix vient de derrière un gros coffre en bois. Deux yeux noisette me fixent avec malice. Un sourire apparaît, deux rangées de dents blanches.
    C'est une jeune fille, un peu plus vieille que moi qui me fait face. Elle est grande, mince et à la carrure agile. Nous nous regardons avec curiosité. J'envie tout de suite chez elle sa chevelure frisée, exactement comme je rêve d'en avoir... Mais moi, je dois me contenter de mes cheveux raides. Elle porte un tee-shirt AC/DC et un short qui me permet de remarquer à quel point ses longues jambes sont couvertes de bleus. Comme si elle avait l'habitude de courir. Ses mains sont abîmés et une égratignure lui barre le front.
    Je note tous ces détails en une poignée de secondes. La fille s'avance vers moi et me serre la main timidement. Je grimace à cause de mes brûlures. Elle s'excuse, affolée :
    - Oh je suis vraiment désolée, je suis stupide ! Attends, je dois avoir quelque chose pour ça dans mon sac.
    Elle fouille dans sa sacoche posée à terre. Elle en sort une petite boite ronde soigneusement emballée.
    - Tiens ! Me dit-elle en me la passant, je l'ai volé dans l'espèce d'infirmerie où je me suis retrouvée. Apparemment, ça calme la douleur. Essaies, cela vaut mieux que rien...
    J'ouvre la boite. C'est un pot de crème qui sent la fraise. Bon, après tout, pourquoi pas ? Je m'en applique délicatement sur la main gauche. Quel soulagement ! La douleur se fait moins forte.
    - Waou... C'est... Merci, je bredouille.
    Je me dépêche de soigner mes autres brûlures. Il était temps : la peau est toute rouge, gonflée et couverte de cloques. La fille me regarde.
    - Ça va mieux ? Me demandes-t-elle
    - Oui... Merci, vraiment.
    Elle me souri.
    - Moi, c'est Garrette.
    - Orianne.
    - Tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de te rencontrer ! J'en avais ras-le bol d'être toute seule... continue-t-elle. Tu viens ? Je vais te montrer ce que j'ai découvert dans cette salle ! On est toutes les deux dans le même bateau, autant s’entraider non ?
    J'acquiesce. Je ne suis pas contre l'idée d'avoir de la compagnie mais quelque chose me chiffonne chez Garette. Je ne sais pas si c'est le fait qu'elle me fasse directement confiance, ou son sourire trop franc ou bien autre chose...
    Mais je la suis tout de même, clopin-clopant à travers les montagnes d'objets.
    « Pouvons-nous lui faire confiance ? » s'interroge ma petite voix.
    Je hausse les épaules.
    « Rappelles toi que tu as tendance à ne jamais te méfier des gens... »
    « Je sais ! Mais, tu vois je viens de vivre les pires heures de ma vie alors je ne suis pas contre sa présence ! Surtout que je ne vois pas ce qu'elle a de suspect. »
    « Là est le problème ! C'est peut être un piège du Château, qu'es ce que tu en sais ? Il veut ta mort je te dis ! » ajoute t-elle excédée.
    « Et alors ? Peut qu'elle aussi est en danger ! Je ne vais pas la laisser tomber, ça c'est sûr ! »
    « Fais tout de même attention... » me glisse-t-elle tandis qu'au bout du couloir, Garette m'appelle.
    « Sois gentille et fiche moi la paix. Je te promets de rester sur mes gardes. »

    Garette me fait visiter toute la pièce, les différentes allées. Devant une grosse pyramide, elle m'explique que ce matin, une trappe s'est ouverte du plafond pour lâcher une multitude d'objets qui se sont retrouvés ici.
    - Je pense, m'avoue-t-elle, que tous ses objets empilés ici sont... sont issus des pièces du Château. Que tout se retrouve ici en fin de compte, dans cette grande pièce centrale...
    - C'est plausible... Mais tout de même, comment veux-tu...
    Soudain, je remarque un objet qui m’emplis d'effroi, juste sous mes yeux.
    Au milieu du bric à brac d'objets, je reconnais le pendule qui se trouvait dans la pièce horloge. Il est cassé, tordu, mais c'est bien lui.
    - Cet... Ce balancier était dans la pièce d'où je viens !
    - Ah oui ? S'étonne Garette.
    Je réfléchit à toute vitesse, et une idée me viens :
    - Oui ! Ce qui veut dire que les objets entassés ici sont issus des pièces déjà explorés du Château ! Car celui-ci est vivant, tu n'as pas remarqué ?
    - Si ! Il bouge et se transforme... Il doit sûrement créer de nouvelles pièces à chaque fois ! S'écrit-elle.
    - Ce qui veut dire que nous ne pouvons pas aller dans une pièce déjà explorée par quelqu'un d'autre ! Ni revenir sur nos pas ! Complétais-je

    Elle me sourit. Je lui rend son sourire. Quoiqu'en dise ma petite voix, j'apprécie de plus en plus sa présence. Elle me montre le coin qu'elle s'est aménagée sous une pile de tables. Avec un vieux matelas défoncé et une couverture, elle a fabriqué un lit. Elle a même récupéré une ampoule poussiéreuse et après avoir ajouté quelques câbles, nous voilà avec de l'électricité !
    Je reste admirative devant tant d'adresse. Cet endroit pourrait presque être douillet à présent ! Je me laisse tomber sur le lit, épuisée. Je soupire :
    - Parfait... Il nous faudrait juste un peu de nourriture, sans quoi nous allons mourir de faim !
    - Oh ! Pour cela pas de problème ! Répond-elle rayonnante. Attends moi deux secondes !
    Garette disparaît derrière un lavabo cassé. Où est-elle allée ? Elle revient juste après, une cage de souris blanches dans la main.
    - Tadam !
    Je fronce le nez, dégoûtée :
    - Quoi ? Tu ne veux quand même pas que l'on mange des... souris ! J'articule ce mot avec peine.
    Mais elle éclate de rire :
    - Mais non ! Tu le fais exprès ou quoi ? Regardes.
    Garette attrape une souris blanche avec délicatesse. Celle-ci se débat dans sa main mais elle ne lâche pas. Elle fronce les sourcils, ses yeux se plissent et une ride lui barre le front. Concentrée c'est sûr. Et, d'un coup, avec un petit « plop », la souris se change en tomate. Oui, vous avez bien lu, en tomate. Je reste ébahie.
    - Allez décrispe-toi ! Pouffe-t-elle. Si tu voyais ta tête ! Tu avais faim non ? ajoute-t-elle en me mettant la tomate dans la main.
    Décidément, cette fille m’étonne de plus en plus. Après ce dîner composé uniquement de légumes, nous sommes pratiquement amies elle et moi. Malgré les mises en garde de ma petite voix, je lui ai raconté mon aventure, depuis ma fugue jusqu'à notre rencontre. L'homme étrange de la pièce horloge semble l'intriguer. Son visage se ferme. Nous craignons toutes les deux qu'il revienne... Mais, l’union fait la force et je me sens rassurée par sa compagnie.
    Je finis par m'endormir sur le vieux matelas, Garette à mes côtés. Je lui fait entièrement confiance.

    Je suis réveillée par la lumière du jour. Je me redresse. Garette s'affaire déjà. Dans un gros sac à dos, elle fourre tout ce qui peut nous être utile : des vêtements de rechange, un couteau, une lampe torche... Je me lève et la rejoins. Elle m'explique vite le plan qu'elle a eu dans la nuit.
    Ramasser dans cette pièce tous les objets pouvant nous servir dans le futur puis trouver la sortie jusqu'ici invisible. Ce qui correspond à notre problème majeur.
    Pendant l'heure qui suit, je fouille, je cherche, j'entasse et je jette... A la fin, notre butin s'élève à : deux gros sacs, une lampe, deux couteaux, la crème anti-douleur, une série de bandages, une gourde (hélas vide), deux sacs de couchages, un appareil photo (Garette trouvait cela inutile mais j'ai insisté), des provisions de nourriture (de légumes en fait), des chaussures de marche, un carnet avec un stylo et une corde.
    Il restait pleins d'affaires que je souhaitais prendre mais Garette a refusé, disant qu'il n'y avait pas assez de place. Il se trouve qu'elle a tout à fait raison. Mon sac à dos pèse sur mes épaules.
    Nous commençons notre expédition, à la recherche de la sortie. Au fur et à mesure, ma gorge se fait de plus en plus sèche... L'eau se fait désirer.

    Durant toute la matinée, nous cherchons. La pièce a une sortie, c'est obligé ! Garette n'abandonne pas, cherche avec toujours autant d'entrain. Gagnée par le désespoir, je m'assoie sur un vieux coffre. Mon amie n'a pas le courage de me forcer à continuer. Il faut bien avouer notre défaite. Elle se laisse tomber à terre.
    Mélancolique, je parcoure du doigt les vieilles inscriptions marqués sur le coffre. Soudain, mon cœur s'arrête. Une exclamation étouffée m'échappe.
    - Qu'y-a-t-il ? Demande Garette.
    Je bafouille :
    - Là.... cette inscription...
    Je lui montre du doigt les mots : Η έξοδος είναι εδώ . Cela veut dire « la sortie est ici » en grec. Je le sais, j'apprends le grec au Collège.
    Je soulève le couvercle, les mains tremblantes. Il n'y a pas de fond. Sous le coffre, se cache une énorme trappe. Je me penche sur le rebord.
    - Viens vite voir ! C'est sûrement par là !
    Elle arrive, scrute le fond avec la lampe torche.
    - C'est trop profond pour y voir quelque chose. Descendons à la corde !
    Ni une ni deux, nous la déroulons dans le trou. Je l'attache à la poignée du coffre. Celui-ci est solidement encré dans le sol. Il doit pouvoir supporter notre poids.
    Avec une légère appréhension, je descend la première. Je me laisse glisser le long de la corde, dans le noir. Je veille à poser mes mains et mes pieds au bon endroit et surtout, à ne pas lâcher. La corde me fait mal mais je ne suis toujours pas arrivée. Est-elle assez longue ? Ou vais-je me retrouver suspendue dans le vide ?
    Enfin, après une éternité, mes pieds touchent enfin le sol. Je ne vois rien autour de moi. J'appelle cependant Garette pour qu'elle vienne me rejoindre.

    LA PIECE DE NOEL

    De petites pellicules blanches tombent à mes pieds. Intriguée, je touche cette matière du doigt. Froide.
    « De la neige... » souffle mon amie. Elle se tient à côté de moi, regardant tomber les flocons du ciel. Celui-ci est gris et brumeux, c'est un ciel d'hiver. J'ai du mal à croire que je me trouve à présent dans une pièce du Château. Les murs et le plafonds sont invisibles. Le décor semble si réaliste !
    Un vent glacial siffle, nous gelant les os. Les flocons volent en tous sens, ils s'infiltrent dans mes habits. Je commence à être trempée avec cette neige qui n’arrête pas de tomber. Il nous faut partir d'ici au plus vite.
    - Pff... A cause de ce fichu brouillard, on n'y voit rien ! Bougonne Garette.
    - Avançons tout de même, proposai-je, il n'y a rien d'autre à faire.
    Ma proposition fut accueillie sans trop d'enthousiasme et je dois avouer que la perspective de marcher indéfiniment dans le froid ne m'enchante guère. Mais c'est notre seule solution...
    Nous nous mettons en route, luttant contre le vent et la neige, avançant sans savoir dans quelle direction aller. Bientôt, mes jambes sont engourdies et mes pieds frigorifiés. Nous parlons peu, car à chaque fois que l'une d'entre nous articule un mot, un nuage de fumée se forme devant notre bouche, ce qui semble augmenter le brouillard dans lequel nous sommes prises.
    Au moment où je me dis que mes jambes ne tiendront pas un mètre de plus, une faible lueur s'allume au loin. Je l'estime à environ dix mètres de nous, une tâche qui s’avère difficile à cause de cette purée de pois. Je m'avance prudemment, craignant un mauvais tour du Château mais la lumière est bien là, faible et tremblotante, presque irréelle mais elle est là et ne semble pas provenir de mon imagination. Redoublant de courage devant ce signe de vie, j'attrape la main glacée de Garette, la tire en avant, courant, trébuchant, me relevant dans la neige en criant : « Viens, viens ! »
    Nous arrivons bientôt, haletantes, devant une petite maison, qui se dresse, tout droite, devant une forêt de conifères. La maisonnette est en bois, le toit recouvert d'une épaisse couche de neige. Je m'approche et regarde à travers la fenêtre : un feu brûle joyeusement dans la cheminée.

    Sans hésiter une seconde, Garette pousse la porte et entre, moi à sa suite. En temps normal, je ne serais jamais entrée dans la maison d'autrui sans y être invitée mais là, les circonstances sont particulières et je n'ai aucune envie de rester dehors, avec le vent qui a redoublé de violence.
    Une fois, à l'intérieur, j'enlève ma veste et mon écharpe, les époussette de leur neige et les accroche sur un porte manteau. Puis, j'étudie la maison. Petite, mais bien chauffée grâce au feu, sommaire (les murs sont en pierre et les meubles en bois pour la plupart), mais très accueillante avec son côté rustique et confortable. Épuisée, je m'affale sur un des gros fauteuils rouges devant l'âtre, bercée par la chaleur, les craquements du feu et le bruit du vent soufflant au dehors.
    Garette, elle, paraît retrouver des forces. Elle commence à fouiller, ouvrant les placards, regardant dans le garde-manger... Lorsqu'elle arrive devant moi, les lèvres fendues d'un grand sourire, portant dans une assiette une grosse brioche, je balbutie :
    - Tu... tu es sûre qu'on peut...
    - Mais oui, bien sûr qu'on peut ! Me coupe t-elle en riant.
    Je reste sceptique mais lorsqu'elle me tend une part de brioche bien moelleuse, je décide d'oublier les bonnes manières et de plutôt écouter mon ventre qui, lui, crie famine. Je décide aussi d'ignorer les reproches scandalisés de ma petite voix qui n'a pas cessé de rouspéter depuis que nous sommes entrés dans la maisonnette.
    Après ce délicieux dîner, je somnole dans mon fauteuil tandis que Garette regarde le paysage par la fenêtre.
    - Incroyable... murmure t-elle, vraiment incroyable ! Orianne, tu devrais venir voir ! Le paysage est vraiment fantastique ! La neige a cessé de tomber, viens voir !
    Je me lève à contrecœur et vais la rejoindre. La vue est belle, c'est vrai : Tout autour de nous, tout autour de la maison, de la neige immaculée recouvre le sol. Nos traces de pas ont depuis longtemps disparues et l'on a l'impression de se trouver devant une mer de nuages.
    - Que c'est beau... dis-je.
    - Oui, surtout lorsqu'on regarde au chaud à travers la fenêtre ! Renchérit Garette.
    Nous éclatons de rire. C'est bon d'être là, à l’abri et en sa compagnie. Insouciantes, loin des dangers du Château. Ma mésaventure dans la pièce horloge n'est plus qu'un lointain souvenir maintenant. Je n'en garde seulement que quelques brûlures, qui ne me font plus mal depuis hier. Cette crème est un vrai miracle.
    - Je vais rajouter une bûche dans la cheminée, m'informe mon amie.
    Je l'entends à peine... Mes paupières sont si lourdes, soudain...

    J'ai dormi. Trop longtemps. Le feu s'est éteint. J'essaie de le raviver péniblement, sans trop de succès.
    « Brûle un peu de papier journal pour commencer » propose ma petite voix. J’exécute machinalement. J'ai fait un rêve étrange... Je ne m'en rappelle pas exactement, mais il était question du Château. Sa... sa femme (je crois que c'est sa femme) appelait à l'aide tous les aventuriers du Château des Cent Mille Pièces... Elle voulait combattre, j'ai sentit sa rage, son désespoir et son courage... Un rassemblement dans la pièce 1000. Où nous pourrons nous révolter, combattre, et qui sait, peut être même gagner. Mais qu'est ce que cela veut dire ? Emerence existe t-elle vraiment ? Dans ce cas, elle nous appelle réellement. Et si ce n'est qu'un rêve ? Un rêve, sortant tout droit de mon imagination... Comment le savoir ? Le seul moyen est d'interroger Garette pour savoir si elle a rêvé de la même chose que moi ou non. Si c'est le cas, ce rêve n'est pas un rêve mais un message, destiné à tous les aventuriers du Château pour combattre. Mais si ce n'est que mon imagination qui me joue des tours, cela prouve mon désespoir à l'idée de rester ici pour toujours.
    Je n'ai pas envie de la réveiller maintenant. Elle est si sereine en train de dormir... Lorsqu'elle sera réveillée, je lui en parlerai. Et si elle a reçu le message mais refuse de chercher Emerence ? Je serai obligée de la quitter car je le souhaite, moi ce soulèvement ! Non, pourquoi ferai t-elle une chose pareille ? Par peur ? Je dois avouer que je suis moi aussi terrifiée à l'idée d'une bataille mais tout de même... Si cela peut nous permettre de rentrer chez nous... Ma famille doit se faire un sang d'encre à mon sujet !
    « Non ! Tu ne dois pas penser à elle ! Inutile de remuer le couteau dans la plaie. »
    Mon dieu, pourquoi ai-je fugué ? Qu'est ce qui a bien pu me passer par la tête ?
    « Orianne... »
    Un craquement sec me fait sursauter et chasse pour le moment mes idées noires. J'écarquille les yeux. Deuxième craquement. Cette fois, aucun doute, cela vient de la cheminée. Je m'écarte précipitamment lorsqu'un troisième craquement, plus fort que les deux autres retentit. De surprise, j'en lâche mon paquet d'allumettes. Garette ouvre les yeux et me lance d'une voix pâteuse depuis son fauteuil :
    - C'est toi qui fait tout ce boucan, Orianne ?
    Je secoue la tête et hausse les épaules pour lui montrer que je n'en sais pas plus qu'elle. Je fixe mon attention sur la cheminée. Je ne peut retenir un cri de surprise lorsque une petite main apparaît au milieu des cendres. Je plaque ma main sur ma bouche et recule plus encore si cela est possible.
    Cette main, rattachée à un bras, pousse les quelques bûches et feuilles que j'ai vaguement empilés pour se frayer un passage. Un bonnet surgit, une tête à sa suite et bientôt, un petit bonhomme haut de vingt centimètres se dresse devant nous, debout dans l'âtre. Il nous regarde de ses petits yeux gris, son visage ne trahissant aucun étonnement.
    Il nous dit simplement :
    - Il ne va pas tarder.
    Et disparaît aussi soudainement qu'il était venu.
    Nous restons un moment silencieuses, encore sous le choc de la rencontre avec ce « lutin ».
    - Tu as vu ? On... on dirait qu'il s'attendait à nous voir ici !
    Je me tourne vers Garette. Droite et immobile, elle regarde la cheminée, perdue dans le vague. Aucune de nous ne pense à rallumer le feu. Nous attendons en silence, la lumière des dernières braises s'éteint petit à petit et le froid retombe doucement. Nous attendons qu' « Il » arrive.
    Mais qui donc ? Le Château ? Mon cœur se met à battre très fort soudain. Le court instant où nous nous sommes trouvés face à face me donne encore froid dans le dos.
    Je me crispe quand la porte d'entré grince et je ne peux m'empêcher de trembler lorsque je vois la poignée s'abaisser avec lenteur. La porte s'ouvre brusquement et dans l'encadrement, se dresse une silhouette massive, énorme comme celle d'un géant. Ses pas lourds retentissent et font craquer le plancher. Le géant s'avance vers nous et une violente bourrasque fait claquer la porte derrière lui.
    - Ah... oui. Hernest m'a prévenu de votre arrivée.
    Sa voix est grave et profonde, un peu enrouée à cause du froid. Hernest ? Sûrement le lutin de tout à l'heure...
    Mon cœur cogne de plus en plus fort et, comme s'il devinait ma trouille, l'homme vient s’asseoir juste à côté de moi.
    C'est à ce moment là que je découvre son visage. Il en cache la moitié avec une longue barbe blanche et fournie, il a un gros nez, des yeux gris et des cheveux blanc et bouclés recouverts d'un bonnet rouge à pompon. Ses habits et son grand manteau sont assortis à celui-ci.
    Je rassemble les facettes du puzzle et je pense : « Le père Noël ! »
    Il se tourne vers moi et plante ses yeux rieurs dans les miens. Mince... Sans m'en rendre compte, je me suis exprimée à haute voix...
    - Ce n'est que maintenant que vous me reconnaissez ? S'écrit-il. Je ne vous cache pas que je suis très déçu... Et dire que j'ai bercé votre enfance !
    - C'est que... commence Garette, on nous a dit que vous... enfin on nous a raconté que vous n’existiez pas... -elle rougit- Maintenant tout le monde sait que ce sont nos parents qui déposent les cadeaux au pied du sapin !
    Le père Noël passe sa main dans sa barbe.
    - Hum... C'est plus grave que je ne le pensais. Depuis ma disparition, ils ont été obligés de reprendre mon travail !
    - Vous vous trompez, rétorque mon amie, ils l'ont toujours fait ! Depuis le début, vous n'êtes qu'une légende que l'on fait croire aux petits...
    LPN (on va l’appeler comme ça c'est plus simple, non?) se penche en avant et la regarde avec insistance. Aussitôt, Garette perd un peu de son audace.
    - Ma petite, commence t-il, tu ne me crois pas et c'est bien normal. Pendant toutes ses années depuis mon enlèvement, on vous a bourré la tête d'idioties à mon sujet. Quelles idioties ? Par exemple, mon traîneau n'est pas tiré pas des rennes. Comment pourrais-je faire le tour de la Terre en une nuit seulement avec un traîneau tiré par des rennes ? Les rennes volent très mal vous savez, je préfère utiliser les papillons... Mais peu importe ! Nous avons tout notre temps devant nous et je vais en profiter pour vous raconter mon histoire. Ainsi, vous déciderez si en fin de compte je dis la vérité ou non. Mais en attendant mais en attendant, je vais nous faire du thé et rallumer un feu dans cette cheminée, on se gèle ici !
    LPN se lève et assemble du bois dans l'âtre, qu'il recouvre de papier. Il gratte une allumette, la jette au milieu, ajoute quelques pommes de pin et le feu recommence à partir. Je me sens un peu vexée : En seulement une minute, il a relancé le feu alors que moi j'ai galéré au moins un quart d'heure, et sans succès. LPN se dirige ensuite à la cuisine. Il met une vieille bouilloire sur le gaz, la remplie d'eau. Je viens l'aider à trier les feuilles de thé. Garette, elle, reste à bouder dans le canapé. Apparemment, elle n'a pas trop apprécié que le père Noël se soit gentiment moquée d'elle. A moins que ce soit le fait d'être appelée « petite » qui l'ai refroidie.
    Je dépose les feuilles de thé dans la théière. La bouilloire siffle. Un instant plus tard, nous sommes tous les trois devant la cheminée qui crépite joyeusement, une tasse de thé fumante à la main. Et le père Noël commence son histoire.
    « J'ai été enlevé. Un matin comme les autres, discrètement. Personne ne s'est rendu compte de rien. C'était, à coup sûr, un plan du Château. J'avais vaguement entendu parler de lui, je savais que c'était un terrible magicien qui avais des pouvoirs dépassant l'impossible. Il est venu et m'a capturé. Il avait l'apparence d'un jeune homme vêtu de noir (je me raidis sur mon siège). Il m'a enfermé chez lui, dans cet immense manoir. Je ne sais pas trop ce que c'est, je ne suis jamais sortit de cette pièce géante, qui ressemble à mon ancienne maison et à son grand jardin.
    Le Château est fier, c'est un défaut dont il faut tirer profit lorsqu'on se trouve face à lui. J'ai réussi à le persuader de me raconter certaines choses. J'ai appris qu'il avais jeté un sort d'amnésie à tous les habitants, tous les hommes, pour leur faire oublier que j'existe vraiment. Maintenant, ils me racontent en légende pour leurs enfants, puis, quand ils sont plus grands, leurs avouent mon inexistence. Les hommes ont prit ma place, mon travail... Ils m'ont oublié et moi,cela fait vingts ans que je demeure dans cette pièce et, en vingt ans, vous êtes mes seuls visiteurs... »
    - Et les derniers, achevais-je sombrement.
    Devant sa mine stupéfaite, je lui explique que les pièces du Château ne peuvent être visités qu'une fois et qu'après, elles sont détruites et remplacés par d'autres. Ce qui veut dire que le père Noël disparaîtra lorsque nous sortirons de la pièce. Ce qui ne saurai tarder étant donné que je me suis décidée à retrouver Emerence. Mais ça, je ne suis pas disposée à en parler devant lui.
    Le père Noël a soudain l'air abattu. Je sais ce qu'il va nous proposer pour qu'il reste en vie mais nous ne pouvons pas rester dans cette pièce indéfiniment ! Ce que je lui dit.
    Garette ne semble pas être dérangée par la perspective d'abandonner LPN ici, je pense qu'elle ne l'aime pas beaucoup... Pour le moment, on peut dire que ça m'arrange, je n'ai pas à répondre à ces questions. Mais peut être qu'elle a reçu le message d'Emerence et comprend ainsi mon choix, terrible est il.
    - Je suis vraiment... désolée, je bafouille maladroitement.
    - Oh, ce n'est rien..., soupire t-il, je ne peux pas vous en vouloir. Je n'ai jamais aimé vivre ici de toute manière. (il regarde sa montre) Ciel ! Je n'ai pas vu l'heure passer ! Le temps de partir en tournée est venu !
    Je ne cache pas ma surprise :
    - En tournée ? Vous... vous voulez dire... (je jette un coup d’œil à mon amie, elle semble aussi hébétée que moi)
    - J'aime mon travail, nous dit-il, je n'ai pas eu le cœur de le laisser tomber. Mais, peut être souhaitez-vous m'accompagner ce soir ? (je reste silencieuse. Garette hoche la tête frénétiquement) -il sourit sous sa grosse barbe- Aller, finissez votre thé et suivez moi. Mais je vous préviens, il fait froid dehors. Hernest a déjà chargé le traîneau.
    La perspective de notre compagnie a parut le réjouir. Je pose ma tasse sur la table et remets mes habits devenus secs. Garette fait de même à mes côtés. LPN s'absente un instant, et j'en profite pour interroger Garette. Depuis notre rencontre avec le père Noël, nous n'avons pas eu une seule conversation privée.
    - Tu le trouves comment toi ce... père Noël ?
    - Sympathique, me répond elle en haussant les épaules. Un peu vieux-jeu et puis il se la joue un peu je trouve. Je suis sûre qu'il nous a proposé de l'accompagner sur son traîneau pour pouvoir la ramener durant la tournée !
    - Je n'avais pas vu les choses sous cet angle... Moi je pense qu'il a juste besoin de compagnie, tu imagines : vingts ans tout seul dans cette pièce...
    - Il n'est pas tout seul, il a Hernest voyons ! Moi je te dis ma vieille, on se fait draguer par le père Noël ! La classe !
    Je rie malgré moi. Qu'il nous drague ou non, cela ne résout pas mon problème... LPN revient aussitôt, équipé pour la tournée des cadeaux. Je serre les dents. Je ne sais toujours pas si Garette a fait le même rêve que moi, et au fond, je ne sais même pas si sa réponse, quelle qu'elle soit, va me réconforter.

    Nous sortons au dehors. Je me retrouve comme je l'étais quelques heures au paravent, les pieds dans l'épaisse neige. Le père Noël avance à grands pas. Sa silhouette massive est faite pour lutter contre le froid mordant et les tempêtes de neige.
    - Venez m'aider à dégager le traîneau, nous hurle t-il à cause du vent.
    Nous nous approchons de lui. Il se tient près d'un engin couvert d'une bâche pour le protéger de la neige. Des flocons volent en tourbillons autour de nous. D'un mouvement brusque, LPN soulève la bâche et je découvre enfin le fameux « traîneau ». Il est assez grand et pas du tout comme je l'imaginais. En réalité, il ressemble plutôt à un canapé, recouvert d'une tente, fixé sur des skis.
    - Mon vrai traîneau n'est pas ainsi. Celui ci, je l'ai fabriqué avec des objets trouvés sur place, s'excuse t-il.
    - Je le trouve parfait, murmure Garette.
    LPN a l'air ravi :
    - En voiture ! Nous lance t-il.
    Garette et moi nous asseyons confortablement à l'arrière. LPN nous tends une couverture pour nous protéger du froid et du vent. Blottie au chaud, je remarque à peine Hernest qui arrive avec le troupeau de papillons. Ceux-ci sont énormes avec des ailes colorés. Il les attache au traîneau puis nous souhaite bonne chance. Le véhicule décolle avec une violente secousse qui fait voler de la neige. Nous prenons rapidement de la hauteur. De là où nous sommes, Hernest n'est plus qu'une frêle silhouette tenant une lampe au milieu du brouillard retombé.
    Un détail me traverse l'esprit. Je demande à notre conducteur :
    - Mais au fait, dans le Château, à qui livrez-vous des cadeaux ?
    - Aux étoiles ! Crie LPN, et il part dans un grand éclat de rire.
    Garette me regarde. Elle est aussi étonnée que moi. Je me penche par dessus bord. Le traîneau file à une vitesse ahurissante et nous ne voyons plus le sol. J'ai froid tout d'un coup et l'air est chargé d'humidité. Puis tout redevient normal. Je comprends alors que nous avons traversé un nuage. A présent, nous sommes au dessus du brouillard et le ciel est clair.
    C'est alors que je les voie. Elles occupent tous le ciel en quantité astronomique. Il y en a partout. Des grandes, des petites. Des lumineuses, des presque éteintes. Allant du jaune le plus foncé au blanc crème.
    - Tu as vu ces étoiles ? Murmure Garette, elles ne sont pas pareilles chez nous.
    - Bien sûr, puisque celles-ci ne sont pas réelles, ce ne sont que des créations du Château. Nous rappelle le père Noël. L'avantage, c'est qu'elles sont beaucoup plus aimables ajoute t-il.

    Une demi-heure après,nous nous approchons de l'une d'entre elles. Cette étoile est assez petite, elle est ronde et de couleur jaune-orangé. Nous atterrissons. Je mets le pied à terre. Le sol est terreux, comme de petits graviers. Le père Noël descend à ma suite. Soudain, une voix claire et féminine retentit de nulle part :
    - Je suis contente de vous revoir père Noël. Vos visites se font de plus en plus rares... Mais, tu as amené de la compagnie ?
    LPN nous pousse en avant :
    - Oui, ces jeunes filles sont venues me rendre visite dans ma pièce. Les filles je vous présente Enora, l'étoile du Midi.
    - Oh, enchantée de faire votre connaissance mesdemoiselles.
    - Heu... merci... vous aussi... je réponds maladroitement, peu habituée à parler à un être invisible, surtout une « étoile ».
    Celle-ci se désintéresse vite de nous.
    - Que m'as tu apporté cette fois ? Dit elle d'un ton curieux.
    LPN fouille dans son sac, pestant contre la mauvaise qualité de la fermeture éclair, puis en sort un paquet rond, emballé dans du papier kraft. Il le déballe et en sort une grosse perle violette. Enora semble enchantée de ce présent car elle se confond en remerciements.
    - Enora est la sage des étoiles, nous dit LPN, c'est la plus vieille et la plus savante d'entre toutes.
    « Parles-lui de ce qu'elle deviendra ainsi que les autres étoiles, le père Noël et Hernest lorsque nous quitterons la pièce » me conseille ma petite voix.
    Mon cœur se serre. Je n'avais pas réalisé que cette pièce contenait autant de monde et l'idée de les voir tous disparaître me répugne. Je prends donc mon courage à deux mains et expose à Enora notre problème.
    « Ne vous inquiétez pas. Vous aviez deviné en partie juste. Une fois explorés, les pièces du Château disparaissent et se changent en autres. Sinon, comment ce château pourrait contenir cent mille pièces ? Les objets de ces pièces se retrouvent dans la Pièce fourre-tout que vous avez exploré et celle-ci est indestructible. Les personnages des pièces, mes enfants, se retrouvent tous dans une autre pièce, la pièce des Captifs. J'ai entendu dire par mes sœurs qu'une révolte gronde à l'intérieur, les habitants involontaires du Château veulent se libérer. Lorsque vous sortirez de cette pièce, nous nous retrouverons avec eux et prendrons part à la bataille imminente. Le temps du soulèvement approche. » nous explique t-elle.
    Le moment me semble opportun pour révéler le message reçu de Emerence. Garette me jette un regard étonné puis approuve fermement mes paroles. Je comprends qu'elle a fait le même rêve que moi. Ce qui veut dire qu'Emerence est réelle ! Cette femme du Château compte vraiment mener la révolte ! Cette perspective me réjouie ; j'ai une chance de rentrer à la maison !
    Enora soupire :
    « Ainsi donc les aventuriers souhaitent se rebeller eux aussi. Cela ne m'étonne pas trop mais ils ont pris du temps à réagir ! Le plus grand défaut des Hommes est qu'ils doivent toujours avoir un chef pour les guider. Mais je reconnais que sans eux, nous ne serions pas aussi nombreux dans la pièce des Captifs.
    La bonne nouvelle est qu'avec tous les aventuriers qui se retrouverons dans la 1000ème pièce et tous les habitants de la pièce des Captifs, nos chances de victoires augmentent. »
    Le père Noël reste interdit.
    - Comment se fait-il que je ne sois au courant de rien ? proteste t-il. Un soulèvement est en marche et l'on ne me dit rien ! (il se tourne vers nous) Qu'avez vous l'intention de faire ?
    Garette réfléchit et répond, songeuse :
    - Alors... Déjà pour commencer, trouver la sortie de cette pièce afin de, ensuite partir à la recherche de Emerence. Nous avons l'intention de prendre part à la révolte pour quitter ce Château et retourner chez nous. (elle se tourne vers moi, cherchant mon appui. J'acquiesce.) Lorsque nous sortirons de cette pièce, vous vous retrouverez chez les Captifs mais c'est ce que vous souhaitez, non ?
    - Et moi dans tout ça ? Demande LPN. Que vais-je faire ?
    - Ce que vous souhaitez, réponds Enora. Soit nous suivre dans la pièce des Captifs et prendre part à la révolte avec nous, soit suivre ces jeunes filles dans leur recherche de la femme du Château. Dans les deux cas, ce n'est pas de tout repos, ajoute t-elle.
    Le père Noël réfléchit longuement.
    - Si je pars avec vous, je visiterai d'autres pièces, n'est ce pas ? Certaines sont dangereuses, à ce que j'ai entendu dire... Rejoindre directement la pièce des Captifs me semble plus simple. Néanmoins, je ne peux pas vous laisser affronter des dangers que j'ignore dans mon dos ! Ma conscience ne me le permettrait pas. (Garette m'adresse un clin d’œil) Non, se reprend t-il, je vais demander à Hernest de vous accompagner, afin qu'il veille sur vous. Il aime l'aventure et s'est toujours ennuyé ici de toute façon...
    - Sage décision, commente l'étoile du Midi.
    - Attendez, vous oubliez un détail important ! J'interviens. Soit, nous partirons à la recherche d'Emerence avec Hernest mais une question s'impose : Où diable se trouve la sortie de cette pièce ?
    Le père Noël secoue la tête, l'air navré...
    - Aucune idée... Nous ne pouvons pas quitter cette pièce sans aventuriers, alors jusqu'à maintenant, je n'ai pas vu de sortie...
    - Vous la trouverez dans la maison, murmure Enora. Je ne peux pas vous en dire plus, c'est à vous de trouver. Au revoir jeunes filles, je suis sûre que nous nous reverrons.
    J'ai le cœur un peu serré de quitter l'étoile du Midi, mais je remonte sur le traîneau. Je voyage du retour se déroule sans un mot. Nous ne continuons pas la tournée, Enora se chargera de prévenir les autres étoiles du cours des événements.

    Nous fouillons de fond en comble la maison du père Noël afin de trouver la sortie de cette pièce. Nous mettons tellement le bazar qu'Hernest débarque pour nous demander la raison de ce désordre. Cela tombe bien, il nous fallait lui parler. Il reste impassible lorsque LPN lui annonce qu'il va nous accompagner dans notre exploration et nous jette à peine un regard. Il se comporte comme si cette mission lui est égale. C'est tout de même lui qui trouve la sortie de la pièce. La porte se trouve dans la vieille armoire en bois, tout au fond, derrière les manteaux. Je ne peux m'empêcher de penser à Narnia avec ce passage caché. J'espère juste ne pas me retrouver en face d'un lion en pénétrant dans la pièce suivante.
    Le père Noël remplit nos sacs de provisions et nous sommes prêts. Il nous embrasse avec émotion et je suis moi aussi un peu triste de le quitter. Je me suis attachée à ce vieux bonhomme. Je me raccroche à l'idée de le revoir.
    - A la prochaine, nous murmure t-il, la voix brisée.
    Nous entrons dans l'armoire et avançons à tâtons au milieu des manteaux. Hernest est à côté de moi et il m'arrive aux genoux !
    « Avec un tel protecteur, nous avons toutes les chances de survivre... » dit ma petite voix d'un ton sarcastique. Je souris. Heureusement, dans le noir, personne ne s'en aperçoit. Je suis heureuse. Garette et moi allons prendre part à la rébellion. Je vais bientôt rentrer chez moi !
    Avant de pénétrer dans la prochaine pièce, je me retourne une dernière fois, à temps pour voir le père Noël agiter la main, les yeux humides. Puis je continue mon chemin, et sans un regard en arrière, m’enfonce dans le noir.

    LA PIECE LOGIQUE

    Je dérape et manque de m'étaler sur le sol glissant. Derrière nous, la porte de l'armoire a disparut. Sans surprises. Au Château des Cent Mille Pièces, aucun retour en arrière n'est possible. Avec un petit pincement au cœur, je songe au Père Noël et à Enora, transportés dans la pièce des Captifs. J'espère qu'ils n'auront pas d'ennuis et que nous les retrouverons bientôt...
    - Alors tu viens ?
    - Tu ne peux plus rien faire pour eux de toute façon...
    Je me reprends. Trop occupée à réfléchir au sort de ceux que j'ai quitté pour le moment, je n'ai pas fait attention à mes compagnons qui eux, explorent déjà la salle.
    Celle-ci est très vaste mais barrée à sa moitié par un rideau de flammes partant du plafond jusqu'au sol et s’étalant de chaque côté et qui nous empêche de passer. Je m'approche. Une vive chaleur en émane, impossible de le traverser.
    Désespérée, je me laisse tomber à terre. Pourquoi ? Pourquoi est ce toujours si difficile ? Je n'ose pas croiser le regard de Garette et Hernest, honteuse de baisser les bras aussi vite.
    C'est alors que je remarque que le sol est irrégulier. Il est carrelé mais certains carreaux sont plus haut que les autres et dépassent comme des marches. Je les examine avec plus d'attention, perplexe. Sur chacun de ces cubes, une lettre est gravée ! Je suis assise sur un « E », devant moi se trouve un « M », à ma gauche... Une dizaine de lettres est éparpillée dans toute la salle.
    - Venez voir ! Je crie, excitée, à la cantonade.
    Ils se détachent de leur contemplation des flammes et me rejoignent, en prenant soin de ne pas trébucher. Il faut dire que ce sol glissant comme une patinoire et ces obstacles de lettres n'arrangent pas les choses ! Bientôt, nous sommes tous les trois penchés au dessus du « M », réfléchissant en quoi il pourrait bien nous servir. Il est évident qu'il faut assembler les lettres en un mot précis pour que les flammes s'écartent et nous laissent partir mais... quel mot ? Nous ne sommes presque pas plus avancés que tout à l'heure.
    Soudain, une voix rauque venant de nulle part retentit dans la pièce. Elle récite ces quelques vers :

    « En diagonale, les trois mots sont écrit.
    Bouge et déplace les lettres,
    Fait fonctionner ta tête,
    Ce n'est qu'un jeu d'esprit.

    Pour découvrir le quatrième,
    Qui formera une expression
    Avec plus ou moins le même thème
    Et chacun des trois s’uniront.

    Enfin le passage s'ouvrira
    A celui dont la logique est la plus démente
    Les faibles d'esprit resteront là bas
    Seul passeront les personnes intelligentes. »

    Nous nous regardons en silence. Hernest a les sourcils froncés et je m'efforce de faire fonctionner mes méninges. Qu'est ce que cela veux dire ? Ma petite voix me vient en aide :
    « Réfléchit ! Tu ne te rappelles pas de ce qu'il a dit ? Il faut trouver un mot qui formera une expression avec chacun des trois mots écrits sur le sol. »
    - Là ! S'exclame Garette ! Regardez un mot !
    Nous nous regroupons à côté d'elle. En effet, un peu plus loin sur le sol, quatre lettres alignés en diagonale forment le mot : Mise. Je reste interdite :
    - Mise ? Mais qu'est ce que cela veut dire ?
    « Patience il faut trouver les autres ! »
    - Ici ! S'écrie soudain Hernest, pointant du doigt le mot « Crime » inscrit un peu plus loin.
    Il trouve aussi le mot « Entrée », où j'étais assise plus tôt. Moi, toutes ses lettres me donnent le tournis. Mais j'essaie de faire bonne figure car pour l'instant, je n'ai rien trouvé :
    - Mise, Crime, Entrée... Quel mot peut avoir un rapport avec tout cela ?
    Je réfléchis, nous réfléchissons tellement que j'ai l'impression de sentir mes neurones brûler sous l'effet de ma réflexion. Mise... Quel expression je connais avec mise ? Mise en plis... Mais le plis du crime, cela ne veut rien dire ! Porte d'entrée... Moui... mise à la porte ça peut plus ou moins marcher mais... avec Crime ?? La porte du crime ? Pff...
    J'en ai rapidement ras le bol. Les énigmes n'ont jamais été mon point fort et celle-ci est une vraie colle ! Mes compagnons ne sont pas plus avancés que moi.
    - Pff... grogne Garette, on n'y arrivera jamais !
    - Laissons tomber pour le moment, peut être que l'inspiration viendra au moment où l'on s'y attendra le moins...
    Je m'assois par terre et essaie de me détendre. Hélas, le désespoir me gagne et j'ai bien peur de ne jamais sortir de cette pièce ! Comment viendrais-je en aide à Emerence et retrouverais-je mes parents si je ne parviens pas à sortir d'ici ? « Calme-toi, m'intime ma petite voix, ce n'est pas le moment de nous faire ta petite scène dramatique ! Nous avons d'autres chats à fouetter ! Il y a toujours de l'espoir, n'abandonne jamais tant que tu peux respirer ! »
    Je me mors la lèvre et prend sur moi pour ne pas éclater en sanglots. Je ne supporte pas son air de donneuse de leçons. Qu'elle se mêle de ses affaires ! Et je ferai ma scène dramatique si j'en ai envie, voilà (je peux être vraiment boudeuse quand je le veux, vous avez remarqué ?) ! A moins que...
    - Scène... Scène ! Mais tu es un génie !
    Mes amis me regardent bizarrement. Ouille... Dans mon excitation, je me suis exprimée à haute voix ! Je peux parfois paraître très étrange aux yeux de ceux qui ne me connaissent pas bien. En ce moment là particulièrement. Je m'explique :
    - Le mot c'est « scène » ! Regardez, il s'adapte parfaitement : Une mise en scène, une scène de crime et...
    - Une entrée en scène, complète Hernest le sourire aux lèvres.
    Aussitôt, nous nous empressons de déplacer les lettres du sol, tâche qui s'avère facile car celui ci est très glissant. Avec des lettres de chaque mots, nous formons le fameux mot de passe. Puis nous attendons.
    Mais rien ne se passe. Avons-nous fait une erreur ? Impossible pourtant ! Le poème disait clairement qu'il fallait déplacer les lettres, trouver un mot qui formerait une expression avec Mise, Crime et Entrée et qu'ensuite le passage s'ouvrirait... Où nous sommes nous trompés ?
    - En diagonale les trois mots sont écrits... commence à réciter Hernest. C'est évident, non ? Il nous faut écrire en diagonale comme avant !
    - Tu aurais pu le dire plus tôt ! Ou alors c'était tellement évident que tu souhaitais nous laisser trouver toutes seules ? Demande Garette, agressive.
    - Je venais seulement d'y penser ! Riposte le lutin agacé.
    - Ah oui ? Et bien...
    - Et si on se dépêchait d'écrire ce fichu mot ? Je n'ai pas vraiment envie de moisir ici ! Coupais-je, mettant un terme à leur dispute.
    Je déplace les gros cubes, pressée d'en finir. Quand le mot « scène » est écrit en diagonale, un craquement ce fait entendre, la faible lumière disparaît en même temps que la chaleur. Normal, les flammes ont disparut. A la place, une petite porte de pierre se dresse, grande ouverte. Sans réfléchir (cette pièce me l'a trop fait faire), je m'élance en courant sur le sol encore un peu chaud et traverse vivement l'ouverture. Au dernier moment, Garette me demande :
    - Au fait Orianne, tu parlais à qui tout à l'heure ?
    Je souris mais ne répond pas. Les explications viendront plus tard. Dans l'autre pièce, nous aurons tout le temps...

    LA PIECE AUX LIVRES VOYAGEURS

    Je me trouve dans une bibliothèque ; une bibliothèque géante. Les rayonnages se dressent jusqu'à plusieurs mètres en hauteur et sont tout aussi longs. Moi, qui adore lire, je suis aux anges ! Même si en ce moment, ce qui me serait le plus utile serait de la nourriture (de quand remonte mon dernier repas?) plutôt que des livres... Même si cette bibliothèque semble contenir tous ceux qui existent sur Terre... D'ailleurs, c'est peut être possible, qui sait ? Le Château a des pouvoirs sans limites !
    La perspective de me trouver dans la plus grande bibliothèque du monde m'allèche (et mon ventre gargouille). C'est alors que je me rappelle les provisions que le Père Noël a glissé dans nos sacs. Je fouille dans le mien, en extirpe une brioche et entreprends de la partager en trois parts égales. Je savoure la mienne en parcourant les infinis rayonnages. Je comprends vite que tous ces livres sont rangés par auteurs et par ordre alphabétique. Heureusement car il y en a des centaines !
    Je sillonne l'allée des auteurs en « P ». Les titres connus défilent devant mes yeux : « A la croisée des Mondes » de Philip Pullman, « Eragon » de Paolini, « Le livre des Merveilles » de Marco Polo, « Comment (bien) rater ses vacances » d'Anne Percin... Il y en a partout, pour tous les goûts et tous les âges.
    Cela me donne une idée. Cela fait longtemps que je n'ai pas relu « Le Monde de Narnia »... (à bien y réfléchir, cela remonte à mes années d'école élémentaire) Je cherche, fébrile, l'allée des auteurs en « L » et... il est là, le précieux volume. Je l'ouvre en prenant soin de ne pas l'abîmer ; les livres et moi, c'est une longue histoire !
    Je m'assois dans un fauteuil. La lumière est parfaite pour lire. Confortablement installée, je me plonge avec délice dans le premier chapitre :
    « C'est une histoire qui s'est passée il y a très longtemps, à l'époque où votre grand-père était un petit garçon. Une histoire importante, car c'est elle qui permet de comprendre comment les échanges entre notre monde et celui de Narnia ont commencé... »

    Je suis tellement envoûtée que je ne remarque pas que mes pieds ont quitté le sol... C'est seulement lorsque je ne sens plus le contact du fauteuil que je prends conscience que je suis en train de flotter dans les airs ! Je suis trop hébétée pour hurler : on dirait que la gravité a disparut seulement pour moi car les autres objets de la pièce sont à leur place habituelle. J'ai eu tord de m’éloigner Hernest et Garette... Subissent t-ils les mêmes phénomènes que moi ?
    Puis, soudain, je me mets à tourbillonner sur place, de plus en plus vite, sans pouvoir m'arrêter. Que se passe t-il ? Je vois flous... j'ai mal au cœur... je ne peux pas bouger... je me sens projetée vers le haut... puis vient une interminable sensation de chute...
    Que cela s'arrête ! Au moment même où cette pensée traverse mon esprit, je perds connaissance.
    C'est le noir total.

    J'ouvre les yeux. Une brise légère souffle sur mon visage et fait onduler les brins d'herbe à deux centimètres de mon nez. Un rapide regard autour de moi me fait comprendre que je suis allongée à plat ventre, dans une grande prairie. Je suis seule. Ou presque.
    « Où sommes nous ? » demande ma petite voix (qui en passant, à légèrement remonté dans mon estime depuis qu'elle a résolu l'énigme de la pièce logique (que je vous invite à lire illico presto si ce n'est déjà fait ainsi que mes autres pièces qui sont, sans vouloir me vanter, palpitantes) Bref.)
    Je me redresse avec difficulté. J'ai encore la tête qui tourne et mes jambes sont dans l'incapacibilité de me porter, et encore moins de marcher. Je reste donc assise et tente de reconstituer les morceaux du puzzle.
    Déjà, je ne suis plus dans la bibliothèque.
    « Bravo. Quelle déduction ! »
    Je ne réponds pas à ses sarcasmes et continue sur ma lancée. Je ne suis plus dans la bibliothèque, mais ai-je quitté le Château des Cent Mille Pièces pour autant ? Et dans ce cas, où suis-je ? Le paysage m'est inconnu... Voyons voir voir... il y a à peine cinq minutes, je lisais tranquillement Narnia dans un fauteuil et puis d'un coup...
    Narnia... Narnia !
    Ding ! Si je me trouvais dans une BD, une ampoule électrique serait apparue au dessus de ma tête. J'embrasse du regard le lieu où je me trouve : une forêt là devant, de l'autre côté une prairie, au loin des collines, et tout à fait au Nord, des montagnes aux sommets enneigés. Et tout à fait à l'Est, j’aperçois la silhouette d'un château à grandes tours.
    « Cair Paravel... » murmure ma petite voix.
    Je reste muette de stupéfaction. Le palais du roi Peter, du roi Edmund, et des reines Susan et Lucy...
    Mais c'est impossible ! Cependant, tout ressemble au monde de Narnia tel que je l'ai imaginé ! Les livres de cette bibliothèque exaucent t-ils les rêves ? Transportent-ils leurs lecteurs dans leur univers ? Cela semble incroyable et je peine à y croire ! Et pourtant...
    Mes vertiges ont cessé. Je me tiens sur mes deux jambes. Je ne cherche plus à comprendre comment et pourquoi je suis arrivée ici ni où sont passés Garette et Hernest. Maintenant que j'ai retrouvé ma mobilité, je n'ai qu'une envie : explorer ce nouvel endroit qui s'offre à moi.

    Je descends la colline et me dirige vers la forêt de l'Ouest. Celle-ci est assez lumineuse car les rayons du soleil se reflètent sur les gouttes de rosée en milles facettes qui se projettent sur l'écorce moussue des arbres. Jusqu'ici, je n'ai croisé personne mais des êtres invisibles semblent retenir leur souffle tandis que je m'avance dans le bois. Seul le bruissement léger des feuilles agitées par le vent se fait entendre dans le silence. Même le sol étouffe le son de mes pas.
    Je ne sais pas à quoi je m'attendais mais je ne peux m'empêcher d'être un peu déçue : je dois me rendre à l'évidence, il n'y a pas âme qui vive dans cette forêt !
    Je continue d'avancer et arrive bientôt à l'orée d'une clairière. Je m'arrête net. J'ai cru entendre une voix... Je ne bouge pas, pétrifiée. Mais... non, ce n'est pas une voix que j'ai entendu mais une véritable cacophonie ! Cachée derrière un arbre, je risque un coup d’œil.
    Une curieuse réunion se déroule au centre de la clairière. Toutes les créatures de la forêt de L'ouest se sont rassemblés ici pour discuter de... De quoi ? Je n'en ai aucune idée... Tous parlent en même temps (certains plus fort pour couvrir la voix des autres), dans des langues différentes (certains grognent, d'autres chantent...) si bien que je n'y comprends rien ! Ils semblent tous attendre quelque chose.
    Soudain, une voix grave et profonde se fait entendre, et domine les autres. Un lion immense bondit pour se percher sur un rocher.
    « Aslan ! » m'indique ma petite voix. Comme si j'étais si inculte ! Je peux reconnaître Aslan tout de même ! Mais contrairement à elle, j'ai du mal à assimiler que je me suis retrouvée dans le monde de Narnia.
    « Mes chers amis... » dit-il.
    Sa voix est captivante. Un peu effrayante mais on devine la sagesse et le savoir du Lion rien qu'en l'entendant. Tout le monde l'écoute, plus personne ne parle. Il continue :
    « Mes chers animaux à quatre pattes... Mes chers lutins, centaures, faunes, trolls... Mes chers farfadets, nains, elfes, géants, poissons... Mes chers oiseaux, serpents, esprits... Cher peuple de Narnia ! Comme chaque année, nous nous sommes réunis ici pour notre grande Réunion, qui permettra à tous de jouir parfaitement de la vie qui lui est offerte. C'est pour cela que je vous ai convoqués, afin que chacun donne son avis pour les décisions qui vont suivre afin qu'elles soient propices à l’intérêt général. »
    Puis s'ensuit plusieurs débats, où il est question de déforestation, de légitimité, des rois entre autres.
    Je reste cachée et écoute tout cela avec attention. J'ai l'impression d'être dans un rêve, mais pourtant, rien n'a jamais été si réel !
    Environ une heure après, chacun se sépare et rentre chez soi. Un faune passe à côté de moi et me jette un regard curieux. J'essaie d'avoir l'air le plus naturel possible mais sans succès. Il glapit d'une petite vois aiguë :
    - Par ma barbe ! Serais-ce une fille d'Eve ?
    Aussitôt, une dizaine de regards fusent vers moi.
    « Ahem. Pour la discrétion c'est raté. »
    Aslan tourne sa large figure vers moi. Ses yeux trahissent de la surprise. Apparemment, cela fait des lustres que des humains ne sont pas venus à Narnia. Encore moins par des livres. Mais ça, il ne le sait pas...

    Un souffle glacé me parcourt le corps. Je frissonne de la tête aux pieds et tout redeviens flou autour de moi.
    « Oh non... Pas déjà, je murmure. Je veux rester encore un peu... » Mais personne ne m'écoute. Je me mets à tourner comme la dernière fois et ni-une ni-deux, je suis revenue dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil. Un peu essoufflée, c'est tout.
    Soudain, j'entends mon nom. On m'appelle, désespérément. Je reprends conscience que j'ai abandonné mes amis pendant au moins une heure, inexplicablement. C'est la voix de Garette.
    « Ici ! Je suis là ! » je crie.
    Mes amis accourent sur le champ.
    - Orianne ? Mais où étais tu passe bon sang ? On te cherche partout depuis des heures !
    - C'est bon Garette, pas besoin d'exagérer, commente Hernest, diplomate. Mais je serai curieux de savoir ce que tu as fait. On a fouillé la bibliothèque de fond en comble et tu avais disparue !
    Garette s'approche du fauteuil où je suis toujours affalée, encore sous le choc.
    - Tu es sûre que ça va ? T'en fais une tête !
    Elle remarque alors le livre posé sur mes genoux. Elle l'attrape.
    - Narnia ? Oh, Orianne, tu t'es cachée pour pouvoir lire tranquillement c'est ça ?
    Elle sourit. Je secoue la tête faiblement et sous les yeux ébahis de mes compagnons, je raconte mon aventure : Quand j'ai commencé à lire, ma disparition, le paysage, le conseil, et enfin, comment je suis revenue ici après mettre faite repérée. Je vois bien qu'ils peinent à me croire, mais il savent bien qu'il n'y a pas d'autre explication possible.
    « Essaie avec un autre livre pour voir » propose ma petite voix. Bonne idée, mais Garette est plus rapide. Elle attrape un live au hasard dans la bibliothèque et commence à le lire en vitesse. Puis, comme moi tout à l'heure, elle s'élève dans les airs, tourne dans le vide et disparaît comme par un enchantement. Hernest reste bouche bée.
    - Où est elle allée ?
    Je lui explique :
    - Elle s'est sûrement retrouvée dans l'histoire comme moi.
    - Et... comment va t-elle revenir ? S'interroge le lutin.
    - Heu... (je n'avais pas vraiment réfléchis à la question). Je suppose que lorsque qu'elle se fera repérée par un personnage de l'histoire, elle sera obligée de retourner parmi nous.
    - Je l'espère. En attendant, tu penses que les personnages de l'histoire savent qu'ils se trouvent dans un livre ? Ou l'ignorent-ils complètement ?
    - Aucune idée... Je ne pense pas, comment pourraient-ils le savoir ? Il se croient sûrement au centre du monde, sans savoir qu'ils font partie de notre histoire.
    Un sourire malicieux étire les lèvres de Hernest.
    - Dans ce cas... Comment peux-tu affirmer que nous ne nous trouvons pas nous même dans un livre ? Un livre qui raconterait notre aventure dans le Château des Cent Mille Pièces ! Et qui serait une histoire pour les gens qui le liraient !
    Je fronce les sourcils. Ça y est, je vois où il veut en venir.
    - Moui... Ça donne mal à la tête ton truc tout de même ! Mais alors... Notre avenir serait tout tracé ! Et si nous sommes destinés à mourir, tout ce que nous faisons et voué à l'échec !
    - Je crois que je préfère la version où nous sommes le centre du monde... (il regarde sa montre) Si elle pouvait se dépêcher de revenir celle là ! Ça fait déjà dix minutes qu'on l'attend !
    - Elle ne sait peut être pas comment faire pour revenir... dis-je, philosophe.
    - C'est son problème ! Personne ne l'a forcée à partir toute seule et sur le champ ! Elle veut toujours se la jouer solo, ça me gonfle !
    J'en profite pour donner mon avis :
    - Dites en passant, si vous pouviez arrêter de vous engueuler toutes les cinq minutes pour un rien. C'est très agaçant.
    - C'est elle ! Elle passe son temps à m’enquiquiner ! Et quand je lui fait la moindre remarque, elle boude ! Je n'y suis pour rien !
    Je soupire mais m'abstiens de manifester mon opinion. Vivre seul avec le Père Noël a fini par déshabituer Hernest à la vie en groupe. Et Garette n'est pas très indulgente...
    Celle-ci revient quelques instants plus tard. Les joues rouges, les yeux brillants et la voix tremblante d'excitation, elle nous raconte son « voyage ». Son discourt n'est pas très cohérent, rythmé par le mot « incroyable » qui revient sans cesse. Je comprends vaguement qu'elle est arrivée chez des géants, dans une forêt géante, a mangé des fruits géants et s'est faite repérée par une fourmi géante puis est revenue ici.
    - Si je comprends bien, je suis le seul à ne pas avoir été faire un tour dans un livre, déclare Hernest.
    Sur ce, il attrape un exemplaire de Sherlock Holmes et commence sa lecture...

    Depuis combien de temps sommes-nous dans cette pièce ? Je ne vois plus le temps passer... Les minutes, les heures et maintenant les jours passent sans que je m'en rende compte. Je passe mon temps plongée dans les livres, avec un tel plaisir et une telle ardeur, avec à chaque fois la curiosité de découvrir un monde nouveau et la déception de ne pouvoir parler à personne.
    J'ai exploré « le Seigneur des anneaux » au moins une dizaine de fois ! Je ne me lasse pas de me promener dans les pleines du Gondor, au milieu la verdure de la Comté, dans la forêt de la Lorien et dans les jardins de Fondcombe. Je fais attention à ne pas me faire repérer (ce qui, je l'avoue, ne marche pas toujours). J'observe de loin les habitants, paisibles, si persuadés de vivre dans un univers à part entière. J'en veux parfois à Hernest de me faire avoir des doutes là dessus.
    Je suis aussi allée faire un tour du côté des pirates dans « L'île au trésor », navigué avec eux, cachée dans la cale. Jim est charmant, d'après ce que j'en ai vu et John Silver terrifiant. J'ai le pied marin, contrairement à ce que l'on pourrait croire. Je n'ai pas été malade en mer une seule fois.
    Où suis-je allée encore ? Je suis allée dans le monde de « Eragon », dans le Londres inquiétant de « Sally Lockart », dans le monde de Lyra « A la croisée des mondes » et j'en passe ! Je nage dans le bonheur et j'oublie presque que je suis dans le Château et qu'une bataille se prépare. De temps en temps, ma petite voix me ramène à la réalité.
    « Il faut partir » me dit elle. J'essaie de repousser notre départ au plus tard. Et je n'ai pas chômé dans cette pièce non plus ! Faut pas croire ! Avec ma grande intelligence, je me suis souvenue que ma petite voix m'avait parlé d'un bestiaire du Château pendant que je souffrais dans la pièce horloge (vous ne vous en rappelez pas ? Mais si ! Réfléchissez bien !). Bref, donc je me suis dit : Il doit bien être quelque part : Et il n'y a qu'un seul endroit, ici. Je l'ai donc cherché, longtemps car aucun auteur n'est connu pour avoir écrit un tel bouquin.
    Je l'ai finalement trouvé, caché sous une étagère, sous un kilo de poussière. Ma petite voix est un génie, un véritable génie ! Dans ce livre, sont référencés toutes les pièces du Château des Cents Mille Pièces ! Il doit fonctionner comme les autres livres de cette bibliothèque. Nous ne pouvons pas aller dans les pièces déjà explorés mais la Pièce des Captifs et le cachot d'Emerence sont sûrement des exceptions. Ce livre même est une exception car nous pourrons rencontrer les habitants du lieu où nous nous rendons (enfin je l'espère). Il est une porte, qui nous permettra de rejoindre Emerence et de faire venir les habitants de la pièce des Captifs vers nous. Normalement.
    Maintenant que le bestiaire est en notre possession, nous ne pouvons plus ignorer qu'il nous faut partir. J'ai le cœur lourd de devoir abandonner tous ses livres qui disparaîtront ensuite dans le bazar de la pièce fourre-tout. Heureusement, Frodon, Jim, Arya et tous les habitants des livres ne se rendront pas compte de la différence.
    Je rassemble mais affaires et nous nous réunissons autours du bestiaire. Notre plan consiste à : Nous rendre dans le cachot d'Emerence grâce au bestiaire et ensuite faire venir les personnes enfermés dans la pièce des Captifs. Je ferai la lecture pour nous trois. Je commence, la voix un peu tremblante (et si ça ne marchait pas ?) :
    - Le Cachot. 82Ème étage...
    Soudain une idée traverse mon esprit. Non ! Je ne peux pas partir comme ça ! Ce serait inenvisageable ! Ma petite voix est scandalisée : « Orianne ! Comment as tu failli oublier ? »
    - Attendez-moi... j'en ai pour une minute, je lance à mes compagnons.
    Sans écouter leur réponse, je fonce dans l'allée des « R ». Je cherche, je cherche... Où est-il bon sang ? Ah le voilà ! Je laisse échapper un soupir de soulagement. Ça y est, je l'ai trouvé : le précieux exemplaire de l'intégrale de Harry Potter. Je suis sauvée.
    Bon. D'accord. J'exagère un chouia. Nous sommes en temps de guerre et moi, je ne pense qu'à emporter un livre ! Mais... Je n'ai pas pensé à le lire durant mon séjour et ne peux pas me résoudre à partir sans. Sans avoir exploré le monde merveilleux de J.K. Rowling.
    - Orianne ?! Tu viens ou quoi ?
    - Oui ! Oui, j'arrive !
    Sans attendre, je fourre le bouquin dans ma sacoche. Je les retrouve, m'agrippe aux bras de Garette et Hernest de manière à former une ronde et continue ma lecture :
    « Cette pièce n'est pas considérée comme une des plus importantes du Château et pour cause, depuis un temps indéfini, elle sert de prison... »
    Garette et Hernest joignent leurs voix à la mienne et bientôt, nous nous mettons à tourner. Je jette un dernier coup d’œil à cette salle si accueillante et qui va disparaître sous mes yeux dans quelques instants. Au dernier moment, j'attrape le bestiaire qui allait rester ici. Pas question !
    Je suis résolue maintenant. Le temps du repos est terminé. Le temps des batailles vient de commencer.

    MON PASSAGE DE LA PIECE 1000*

    Je m'avance timidement. Une dizaine de regards fusent aussitôt vers moi et j'attrape la main de Garette pour me donner du courage. La ronde se forme autour de moi et je m'éclaircis la gorge :
    - Je ne me reconnais pas dans votre description, dis-je à la dame du Château, et je ne suis peut être pas une guerrière très redoutable mais je suis prête à tout pour revoir ma famille et ma détermination n'a pas de limites. Et je suis certaine que mes compagnons ont des convictions tout aussi louables. Et même si nous n'avons pas l'air très costauds à nous trois, nous amenons avec nous de précieux alliés.
    Je fouille dans mon sac et en sors le bestiaire du Château. J'explique :
    - Ce livre provient de la pièce aux livres voyageurs, il est donc atteint d'un pouvoir. Il recense toutes les pièces du Château et ceux qui le liront se retrouveront projetés dans la pièce de leur choix. C'est comme ça que nous sommes arrivés ici.
    Des murmures se font un peu partout dans la salle. Je continue :
    - Nous sommes conscient que ce livre est une véritable arme et nous avons l'intention de vous le donner Madame si vous nous le permettez mais avant il faut que nous fassions quelque chose. Voyez-vous, quand une pièce du Château est visitée par un aventurier, une fois que celui-ci est partit, la pièce est « détruite ». Les objets s'en vont se stocker dans une pièce « fourre-tout » et les habitants de la pièce dans la pièce des « Captifs ». Du moins c'est ce que nous avons compris. Nous avons appris que les habitants de la pièce des Captifs ou au moins une partie d'entre eux souhaitaient se joindre à nous pour la bataille. Alors si vous voulez bien, mon amie Garette ici présente ira les chercher.
    - Soit. Dit Emerence. Vous avez quartier libre.
    Garette s'éloigne de l'assemblée pour Lire au calme. Je reprends ma place dans les rangs et laisse la parole à d'autres.

    LA PIECE DES RETROUVAILLES ET DES SEPARATIONS

    Épuisée, je me laisse tomber à terre. J'ai juste le temps de voir Garette passer en coup de vent et de se jeter dans les bras du Père Noël. Elle l'aimait bien finalement. Quand à moi, je reste assise et lui adresse un bref signe de tête. Bien que nous ayons combattu ensemble et que l'on se soit dirigé vers la même pièce, nous n'avions pas eu le temps de se parler.
    Le combat a été dur et quelque chose me dit qu'il n'est pas encore fini. Une image plutôt. Après avoir donné le bestiaire à Emerence, les autres ont pris la parole. Puis au milieu de la conférence, Elle est arrivée. La Créature. Terrifiante. Colossale. Et terriblement difficile à combattre. J'ai laissé cette tâche à d'autres et me suis attaquée à quelques soldats, pleine d'un courage que je ne connaissait pas. Puis le Château est arrivé. Mon sang s'est glacé dans mes veines et j'ai baissé les yeux pour ne pas revoir celui qui m'avait fait si peur dans la pièce horloge. Mon courage est retombé d'un coup pour ne plus jamais revenir et un cri s'est étranglé dans ma gorge. Je me suis cachée, j'ai fui telle une lâche, si lâche qu'elle n'avait pas osé franchir la porte qui leur était réservée devant tous les autres. J'ai fermé les yeux. J'ai pleuré, je crois. Je ne me souviens plus très bien. Tout ce qui s'est passé durant le combat n'est que fouillis, aucun de mes souvenirs ne m’apparaît distinctement. Sauf un. Une image que je ne peux pas oublier et qui semble s'être imprimée dans mon cerveau : celle de la Créature montée au trône du Château...
    - Orianne ? Tu ne dis plus bonjour ?
    La voix chaleureuse du Père Noël me tire de ma rêverie. Il ignore mon visage fermé et m'adresse un sourire rayonnant. Celui que je lui rend n'en est qu'une pâle copie. Il me serre dans ses bras et je lui rend son étreinte sans grande conviction. Je me sens vide. Lavée. Et pourtant tant de questions se bousculent encore dans ma tête et j'ai l'impression que la manière dont je vais y répondre va importer sur mon avenir, aussi restreint soit-il.
    Il attend ma réponse. Que dois-je lui dire ? Que je suis contente de le revoir sain et sauf ? Oui, cela lui ferait sûrement plaisir mais je n'y arrive pas. Les mots ne parviennent pas à sortir de ma bouche. Au bout d'un moment, j'arrive à articuler :
    - Vous... vous avez vu ? La... la Cr... la Créat...
    Son sourire disparaît et il me regarde d'un air sévère. Puis, entreprend de me raconter ce qui s'est passé.
    - L'armée du Château est arrivée en même temps que nous. Nous avons été pris au dépourvut car nous nous attendions à arriver avant le combat et la Créature était déjà là. Ensuite, une terrible bataille à quatre armées s'est déroulée, deux étant alliées dans leur lutte quant aux deux autres... Impossible pour moi de savoir qui était contre qui. La Créature et le Château devaient être alliés pour nous repousser mais se sont ensuite fait face pour savoir qui aurait le pouvoir. Et elle a gagné. Reste à savoir comment les choses vont se dérouler avec elle, ce qui va changer pour nous et pour combien de temps...
    Je reste sans voix. Le Père Noël vient de confirmer toutes mes craintes en cinq minutes. La joie qui avait envahit mes compagnons au moment des retrouvailles vient de retomber d'un coup. A qui la faute ? Garette a les yeux remplis de larmes et Hernest cache mal son émotion. Je baisse les yeux. L'heure est grave et désormais, une seule question m'importe :
    Pourquoi suis-je venue ici ?
    « Tu voulais quitter ta vie monotone pour une autre bien plus rebondissante, répond ma petite voix qui s'était éclipsée une fois de plus durant le combat, ce qui est une décision assez stupide que prennent en général des adolescentes blasées rêvant d'une vie parfaite et dont tout le monde voudrait. »
    Hum. Disons plutôt que je n'ai pas réfléchit aux conséquences de mes actes et n'ai agit qu'en pensant à l'instant présent. Oh comme je regrette maintenant ! Je voudrais retrouver ma maison, ma mère, mon père et même cet abrutit de voisin avec sa grosse moustache... Je voudrais retrouver ma vie d'avant, celle où j'étais une fille normale qui n'avait pas à devoir écouter les conseils stupides de sa petite voix pour survivre... Sans que je m'en rende compte, les larmes me viennent et commencent à couler sur mes joues, froides, salées et amères. Des larmes de tristesse mais aussi de honte car je n'ai pensé qu'à moi. Lorsque je suis partie de chez moi cette nuit là, je n'ai pas pensé à ce que pourraient ressentir mes parents le lendemain en voyant que leur fille a disparut. Je me suis juste dit : « Je vais enfin vivre une vie intéressante loin de cette bande de nuls. ». Comme j'aimerai revenir en arrière et tout changer !
    Garette vient s'asseoir à côté de moi et me prend dans ses bras. Je pose ma tête contre son épaule et laisse couler mes larmes. Désemparée, elle cherche vainement à me réconforter :
    - Allons... Ce n'est pas si grave. Tout peut encore changer tu sais. (oh que j'aimerais bien!) Maintenant, qu'on est tous réunis on peut s'en sortir, tu verras ! Tiens, tu sais ce qu'on va faire ? Tous les quatre, nous chercherons la Créature et la forcerons à nous faire sortir d'ici. Si elle refuse, c'est au Château lui-même que l'on s'en prendra ! On peut y arriver, je te le promets.
    Sortir d'ici ! Ces trois mots suffisent à me remettre d'aplomb. J'essuie mes larmes d'un revers de la main. Mais... Quoi ? Non ! Retrouver la Créature et le Château ? Hors de question.
    - Je ne veux pas.
    De la surprise s'affiche sur le visage de Garette. Je me déteste, j'ai envie de me donner des baffes pour ce que je viens de dire. Et pourtant, rien n'est plus vrai. Je ne veux pas avoir à combattre encore une fois. Je ne peux pas. Je n'ai pas la volonté de fer de mon amie, ni son courage. Je ne suis qu'une grosse trouillarde qui préfère rester là à se morfondre sur ce qu'elle aurait du faire au lieu d'agir. Je suis méprisable.
    - Qu'est ce que tu veux alors ? Demande Garette d'une toute petite voix.
    Les mots sortent de ma bouche, froids et cruels avant que j'ai pu l'en empêcher.
    - Ce que je veux ? Aucune idée. Par contre je sais ce que je ne veux pas. Je ne veux pas croiser à nouveau le chemin de la Créature ou du Château. Je ne veux pas venir avec vous car je n'en suis pas capable. Je veux revoir ma famille, c'est la seule chose qui m'a poussé à participer à cette bataille. Et on a échoué. Alors... Ce Château a bien une sortie, forcément. Il faut que je la trouve, même si cela doit prendre des années. Je préfère ça qu'avoir à risquer ma vie une seconde fois. Désolé.
    Impossible. Ce n'est pas moi qui ai prononcé ces mots. Je ne me reconnais pas. Et pourtant, rien ne me semble si vrai, si réel.
    Ils se sont tous tus et me regardent en silence, une expression peinée figée sur le visage. Je me tourne pour dissimuler ma gène. Garette s'approche timidement de moi.
    - Tu es sure que c'est ce que tu veux ? La voie que tu choisies peut être très longue tu sais. Et tu seras loin de nous.
    - Je sais mais...
    - Et qui sait ? Tu croisera sûrement d'autres dangers... ajoute Hernest.
    - Oui mais je préfère...
    - Tu préfère fuir et te cacher plutôt que venir avec nous couper le mal à la racine ? S'énerve Garette. Toi qui nous as poussée à faire ce combat ?
    - Je ne savais pas ce que je faisais, j'étais prête à tout pour revoir ma famille...
    - Et alors ? C'est exactement ce qu'on te propose ! Mais toi, tu... tu préfère faire bande à part, nous abandonner après tout ce que l'on a traversé ensembles !
    - Je veux juste ne plus avoir à prendre de risques voilà tout ! C'est trop pour moi, je ne suis pas comme vous ! Je m'en suis rendu compte lors de la bataille : je ne suis pas faite pour ça. Alors oui, je croiserai sûrement d'autres dangers mais au moins je n'aurai pas l'impression de me jeter dans la gueule du loup !
    Garette baisse les yeux, à court d'arguments. Elle a sans doute compris que ma détermination n'avait pas de limites. Le Père Noël a l'air triste et Hernest furieux. Je n'aime pas les décevoir, je me déteste pour ce que je viens de dire et ce que je vais faire et je déteste le fait qu'ils vont rester ensemble et que moi, la lâche, je pars me terrer dans un coin du Château, par peur. Je suis minable.
    Sans un mot, mon amie entreprend de répartir nos provisions communes. Je la regarde sans rien faire. Enfin, elle me tend mon sac en silence, le regard vide. Je sais ce qu'elle veut me faire comprendre. Elle ne me parle pas pour ne pas rendre les adieux encore plus difficiles mais le message est clair : Elle m'en veux. Peut être même qu'elle me hait. Je n'en sais rien. Le langage des signes n'a pas ce genre de nuances. Je les serre dans mes bras, tous sans exception. Puis me dirige sombrement vers une porte tandis qu'eux trois se dirigent vers une autre. Et ce fut tout. Pas de sanglots déchirés, pas d'étreintes interminables, rien. Juste ce silence pesant et moi qui tourne les talons.
    « Tu es méprisable » lâche ma petite voix avec dégoût. Une larme coule sur ma joue.
    Je franchis la porte.

    LA PIECE DE LA VOYANTE

    La première chose que j'éprouve en entrant dans cette pièce est une forte envie de tousser. L'atmosphère est étouffante et l'air chargé d'odeurs de tabac, de cannelle ainsi que celle plutôt désagréable du whisky. Une pâle fumée s'ajoutant à la pénombre m'empêche d'y voir correctement. Pénombre due aux immenses rideaux de velours rouge et or étendus sur les fenêtres et les murs, obstruant la lumière du jour et rendant cette salle encore plus petite. Une chaleur supportable s'ajoute à l'ambiance assez lourde.
    Je m'avance timidement. La manière dont cette pièce est meublée, la décoration et les divers objets éparpillés partout me donnent l'impression d'être entrée chez quelqu'un. Je parcours des yeux l'ensemble de la chambre. Une grande bibliothèque longe les murs de forme ronde. Sur les étagères, j’aperçois plusieurs babioles : des masques africains, des poupées vaudous, un service à thé venu de Chine, plusieurs tableaux et quelques feuilles écrites en une langue inconnue. Apparemment, la personne habitant ici à beaucoup voyagé avant d'arriver au Château. Une tapisserie représentant des hiéroglyphes égyptiens est épinglée sur le plafond, le sol est recouvert d'un tapis multicolore. Pas un pan de mur, pas un coin de la pièce n'est pas recouvert de tissu, même le plafond où des rideaux de soie pendent. Au centre de la minuscule pièce, une petite table ronde attire mon attention. Elle est recouverte d'une nappe violette et au milieu, sur un socle, est posée une boule de cristal. Je m'en approche.
    « Sois prudente... » me conseille ma petite voix. Je pose ma main sur la boule. Elle est glacée. Au même moment, une voix semblant surgir de nulle part me fait sursauter et j'ôte vite ma main de la boule :
    - Qu'est ce que tu fais ? Ôte tes sales pattes de là !
    Une silhouette petite et replète se dessine dans l'ombre. Je recule d'un pas, mal à l'aise. Celle-ci se rapproche et je peux distinguer ses traits. C'est une femme âgée, aux cheveux noirs et frisées, à la peau brune et avec une expression soupçonneuse sur le visage. Elle porte un châle rapiécé sur les épaules et elle se déplace dans un son de clochettes accrochées à ses poignets.
    - Désolé... je... je voulais juste voir, je balbutie.
    Son visage se radoucit. Elle me demande avec un sourire :
    - Tu es une aventurière du Château c'est ça ?
    - Oui... je m'appelle Or...
    - Orianne, oui je sais, me coupe t-elle. Ma foi, cela fait bien longtemps que je n'ai pas eu de la visite. La dernière personne que j'ai vu était un homme élégant et c'était il y a des lustres.
    « Elle a rencontré le Château, me souffle ma petite voix, elle est peut être son alliée. »
    - Non je ne suis pas l'alliée de la personne qui m'a enfermée ici, si cela peut rassurer ta petite voix continue la vieille dame à ma grande surprise. Lorsqu'il m'a rendu visite, c'était pour me proposer de collaborer avec lui. Il avait besoin de mes dons. J'ai vu en lui ce qu'il comptait en faire et les malheurs qu'il avait déjà causé. J'ai alors refusé. Il m'a menacé de me laisser dans cette prison pour le restant de mes jours si je persistais. Je n'ai pas cédé. Mes dons ne servent pas à causer du mal ni assouvir les vœux de puissance de mes clients.
    - Vos... dons ? Répétais-je de plus en plus stupéfaite.
    - Oui mes dons, répondit-elle. Ma capacité à lire dans l'au delà entre autres.
    - Vous... vous êtres une... voyante ?
    - Une sorcière au don de voyance serait plus exact. Et mon prénom est Irma.
    « Je suis sûre qu'elle ment. Tu ne vois donc pas ? Cette vieille mégère veut gagner ta confiance pour ensuite te piéger... »
    - Vieille mégère ? Ta petite voix n'est pas très gentille.
    - Désolé.
    - Tu veux une preuve que je ne raconte pas de cracks ? Continue Irma comme si rien ne s'était passé. Assieds-toi je te prie, tu seras plus à l'aise.
    Je m'exécute et me place sur une des chaises, en face de la boule de cristal. Je la fixe ces yeux pendant que Madame Irma parle.
    - Voyons... que pourrais-je bien te raconter afin de gagner ta confiance ? Hum... par exemple que tu as fugué de chez toi il y a environ un mois pour venir explorer le Château ? Que le premier garçon dont tu es tombée amoureuse s'appelait Victor et qu'au lieu de faire tes devoirs, tu l'espionnait par la fenêtre de ta chambre ? Que pour tes huit ans, tu étais persuadée que ta marraine allait t'offrir un cheval et que tu as été déçue en voyant que c'était une poupée ? Que tu te sens coupable d'avoir abandonné tes parents et encore plus coupable d'avoir quitté Garette, Hernest et le Père Noël alors que ceux-ci prévoyaient de traquer la Créature et de forcer le Château à les libérer ? Je continue ?
    Je fais non de la tête. Tous ces souvenirs sont vrais, j'en avais oublié certains mais je sais qu'ils ont vraiment existé. Je dois dissimuler très mal ma stupéfaction car le visage de la voyante se fend d'un grand sourire. Au bout d'un moment, je parviens à articuler :
    - Vous pouvez voir le passé des gens ?
    - Je peux lire leur vie si c'est cela que tu veux dire. En croisant ton regard, j'ai pu entendre tes pensées et tes émotions. Si je ferme les yeux, je peux voir tes expériences et tes souvenirs passés. Si je te touche, je peux voir ton avenir dans toutes ses possibilités. Enfin, grâce à cette boule que tu vois là, je peux voir où et que fait chaque personne dont je connais au minimum le prénom. Les êtres humains n'ont pas de secrets pour moi. Tu me trouves vaniteuse ? (je rougis et baisse la tête) Ne le serais-tu pas un peu si comme moi, tu avais la capacité de medium ?
    - Peut être oui.
    Un silence s'installe. J'ai une demande délicate à faire à Irma et je n'ose pas. Les mots ne veulent pas franchir mes lèvres. Et la voyante, qui sait sûrement ce que je voudrais lui demander, attends que ce soit moi qui le fasse.
    « Ça ne te fera peut être pas du bien de le savoir mais si tu le ne fais pas tu t'en voudras toute ta vie. » me pousse ma petite voix.
    Je me jette à l'eau :
    - Madame, je... si ça ne vous embête pas, j'aimerais bien savoir quand je vais sortir du Château des Cent Mille Pièces...
    - Tu es sûre de le vouloir ? Si c'est ce que tu souhaites, je veux bien mais... Comme tu voudras. Ta main s'il te plaît.
    Je la lui tend. Elle l'examine un moment, regardant les lignes de ma paume, puis ferme les yeux pour mieux se concentrer. J'essaie de l'imaginer, d'imaginer le bazar de souvenirs mélangés que doit être son esprit en ce moment. Je vais le vide dans ma tête pour lui faciliter la tâche. Au bout de quelques minutes, elle me lâche et me regarde d'un air peiné :
    - Je n'ai pas pu voir la date précise de ta sortie du Château. Cela veut dire que ce n'est pas un avenir défini et que tout peut encore changer et cela en fonction des choix que tu feras. Des milliers de futurs sont possibles et je ne peux savoir lequel sera le bon mais en tout cas ton départ d'ici est dans un minimum d'un an...
    Je regarde mes chaussures, et mes yeux se remplissent de larmes amères. J'aurais tellement aimé qu'elle me dise que mon départ était proche, que j'allais revoir mes parents, que la vie reprendrait son cour normal... Et au lieu de cela, je ne suis que plus désespérée, je suis toujours dans cette maudite chambre dont le parfum entêtant commence à m'être insupportable, assise sur ce tabouret à regarder mes genoux égratignés et à me dire que tout serait définitivement plus simple si je ne savais rien.
    Voyant mon désarroi, Irma continue :
    - Cependant, lorsque tu sortiras, ce sera avec l'aide de plusieurs aventuriers et ce sera la fin du Château pour de bon. Je sais aussi que lorsque tu sonneras chez toi, sans que tu le saches, ce sera la date d'anniversaire de ton petit frère Ollie et qu'il te fera la tête car tu ne lui aura pas offert de cadeau. (je souris en l'imaginant. Oui, Ollie serait capable de me faire ça) Tu seras accueillie avec joie au lycée, par tes camarades et même tes professeurs car tous désespéraient de te voir revenir. Quant à tes parents, si leur comportement de mère poule t'énervais, tu le supporteras beaucoup mieux à présent. Par contre, j'ai aussi vu quelque chose qui risque de ne pas te plaire...
    - Quoi donc ? Je m'exclame la voix rauque.
    - Emmanuel, celui qui s'occupait du blog Je Bouquine que tu aimes tant, s'en va. Il est remplacé par d'autres personnes qui sont sûrement très sympathiques mais à tes yeux, ce ne sera plus jamais comme avant.
    Une boule me serre la gorge. Emmanuel, Emmanuel qui avait toujours été là... Comment pouvait-il s'en aller ? Étrangement, c'était cette nouvelle, qui pourrait paraître sans importance à la plupart des gens, qui me rend le plus triste. Car les autres, aussi belles qu'elles soient, ne me paraissent pas réelles dans ce Château. Alors que le départ d'Emmanuel, si. Il était tellement gentil avec nous les Jbnautes, du moins jusqu'à avant ma fugue. Je serre les dents. Allons, s'il est partit, c'est parce que c'est ce qu'il voulait, rien de plus... Je redresse la tête. Irma me propose une tasse de thé. Ce n'est pas de refus. Je refuse cependant de goûter aux biscuits verdâtres qu'elle mange avec délice. Je sirote mon thé brûlant et ne me lasse pas de regarder les étranges décorations que j'avais remarqué plus tôt, en entrant dans la salle.
    - Vous avez beaucoup voyagé, je remarque.
    - Oui, jusqu'à mon enlèvement. J'ai fais le tour du monde, ai rencontré des gens comme moi dans chaque endroit que j'ai visité et je me suis faite connaître un peu partout. Mes noms sont nombreux dans de nombreux pays. « La Sage » chez les Elfes, « La Pèlerine » chez les Nains ; j'étais « Ombre » dans ma jeunesse dans l'Ouest, qui est oubliée, « Marabout » dans le Sud, dans le Nord « Irma » ; dans l'Est, je n'y vais pas.
    Même avec l'esprit ailleurs, je pourrais reconnaître une citation du Seigneur des Anneaux, livre que j'avais lu sous l'insistance de quelques Jbnautes et bien sûr, d'Emmanuel et que j'avais exploré grâce aux livres voyageurs.
    - Donc, tous ces noms se rattachent à une seule et même personne : vous.
    - En effet.
    - Il y a encore certaines choses que j'aimerais savoir, mais le problème, c'est que je ne sais pas si cela m'aiderais à me sentir mieux.
    La voyante soupire, et se met à faire les cents pas dans la minuscule pièce, provocant la sonnerie des dizaines de petites cloches accrochées à ses poignets.
    - Tu veux savoir, dit-elle marchant toujours, si tu reverras Garette et Hernest. Tu veux savoir s'ils sont en vie. Tu veux savoir si tu as de nouveau à te battre. Tu veux qu'avec ma boule de cristal, je te montre où sont tes parents. Bref, tes souhaits sont normaux. Si tu voulais en plus savoir quelle tête aurait ton futur mari, je commencerais à m'inquiéter.
    - Ce n'est pas ma priorité pour le moment, avouais-je.
    Irma attrape ma tasse maintenant vide. Lire l'avenir dans les feuilles de thé m'a toujours semblé absurde mais aujourd'hui je ne suis plus sûre de rien.
    - Regarde, dit la voyante en me tendant la tasse. Que vois-tu au fond ?
    J'observe les feuilles de thé avec attention. Elles semblent dessiner une petite croix mais je n'en suis pas sûre.
    - Une croix signifie du combat.
    « Ne sois pas surprise, pour survivre dans le Château il faut bien se battre ! Souviens-toi de la pièce Horloge... »
    Ah oui, la pièce Horloge ! Comment l'oublier...
    - Je vois aussi une fleur et une cage, remarquais-je.
    - La fleur signifie des retrouvailles et la cage... facile à imaginer. Il y aura des retrouvailles te concernant mais dans l'enceinte du Château. Nous pouvons donc supposer qu'il s'agit de tes amis, explique t-elle.
    Je suis un peu plus soulagée. L'avenir ne me réserve pas que des horreurs. Reste à voir mes parents.
    Irma sort un chiffon et essuie le cristal de la boule. Je me rapproche et fixe intensément la sphère pendant que qu'elle murmure des paroles étranges avec son accent italien. Je lui donne le prénom de mes parents et quelques instants plus tard, aussi incroyable que cela puisse paraître, la boule s'illumine et une image floue, puis nette de ma maison apparaît. J'écarquille les yeux. Dans le jardin, mon père lit un livre sur une chaise-longue. Il a l'air fatigué mais pas malheureux car, plongé dans son histoire, il oublie un instant sa vie de tous les jours et son adolescente disparue. Je le regarde encore quelques minutes, ne me lassant pas de le voir tourner une page, cligner des yeux, se passer la main dans les cheveux. Puis je cherche ma mère. Elle est à l'intérieur et fait faire ses devoirs à mon frère. Celui-ci souffle pendant que maman lui explique la conjugaison de l'imparfait. Tout semble normal. A ce moment précis, tout porterait à croire que je n'ai jamais existé ou que j'ai été effacée de cette famille. Ce qui me fait mal. Je ne souhaitais pas les retrouver en pleurs mais de voir qu'ils ont continué de vivre sans moi me fait monter les larmes aux yeux.
    Je passe mes doigts sur la boule, comme si je pouvais les atteindre. Puis je remarque quelque chose. La porte de ma chambre est grande ouverte, dans son bazar habituel, chaque objet placé comme je l'avais placé avant de partir. Comme s'ils attendaient que je revienne, comme si cette chambre était toujours la mienne et qu'ils avaient gardé espoir en mon retour. Cet idée me remet un peu de baume au cœur.
    « Je reviendrais, promis un jour ou l'autre je reviendrais, je pense très fort. Et si je suis partie, ce n'est pas à cause de vous, ce n'est pas parce que je vous aime pas, c'est parce que j'ai été... »
    « Une fille stupide, égoïste, dédaigneuse, bref une grosse pétasse » complète ma petite voix.
    Ce qui est vrai. Madame Irma me tend un mouchoir que j'accepte volontiers. Voir mes parents m'a rendue mélancolique mais en même temps je me sens soulagée. Ils sont toujours en vie. Ils vont bien. Je me lève. Madame Irma est très gentille bien qu'un peu égocentrique mais il est temps pour moi de partir. Une chose est sûre : ce n'est pas en restant dans cette pièce que je vais retrouver ma famille.
    La voyante ne dit rien. Elle me regarde prendre mon sac et me préparer. Puis elle m'indique une trappe sur le plafond : la sortie. Soudain, quelque chose me traverse l'esprit.
    - Si vous ne venez pas avec moi, vous vous retrouverez dans la pièce des Captifs et vous perdrez tout ce à quoi vous tenez dans cette pièce ! M'exclamais-je affolée.
    - Ne t'inquiètes pas. Lorsque le Château s'est fait repousser, le charme qui faisait fonctionner la pièce Fourre-tout et celle des Captifs s'est fragilisé et ne marche plus correctement. Si je le veux je peux aller là bas, comme si je le veux, je peux m'en aller par cette trappe. Si je le veux je peux rester. Mais mon bureau me convient et je n'ai nulle envie de le quitter. Lorsque je sortirai, ce sera pour aller dehors, dans le vrai dehors. Mais toi, tu as toute la vie devant toi et tu dois t'en aller. Tu dois rejoindre les autres aventuriers, tu dois les aider à ta manière même si ce n'est pas en combattant.
    Je ne peux que l'écouter et lui obéir. Même si l'avenir n'est pas encore défini, même si toutes les prédictions qu'elle m'a faite sont peut être fausses, je sais qu'un jour, je sortirai du Château. Et cette perspective me réconforte. Je dis au revoir à Madame Irma, la remercie pour tout puis me hisse dans la trappe et après un dernier regard en arrière, j'entre dans la pièce suivante...

    A PIECE DU GIGANTESQUE ET IMPRESSIONNANT OCEAN (EN MÊME TEMPS UN OCEAN C'EST TOUJOURS GRAND...)

    Avant d'explorer cette nouvelle pièce en bonne et due forme, c'est à dire en commençant par la décrire (bien que le titre en lui-même doit vous donner pas mal d'informations), il est en mon devoir de vous informer des événements récents qui ont manqué à mon récit. Un passage de mon aventure, s'étant déroulé après le moment où je refermai la trappe de la minuscule chambre d'Irma n'a pas été dit pour d'obscures raisons et je vais y remédier car il est assez important pour bien comprendre l’enchaînement de l'histoire. Je vais arrêter de vous tenir en haleine plus longtemps. Donc. Nous nous étions quittés au moment de ma sortie de la pièce de la voyante.
    Il se trouve qu'avant de refermer complètement la trappe depuis la pièce où je me trouve à présent, j’entendis un cri venant de l'endroit que je laissais derrière moi. C'était Mme Irma ! Je me replongeai dans la trappe avec toute la rapidité que me permettait mes muscles endoloris et me retrouvai face à un spectacle étonnant. Dans la pièce se trouvait un jeune garçon, environ du même âge que moi, qui tentait d'échapper à la voyante qui, debout sur la table basse, lui lançait tous les objets qui lui tombaient sous la main à savoir les bibelots soigneusement posés sur les étagères. Lorsqu'il me vit, un sourire fendit son visage.
    - Une aventurière ! Enfin ! Je savais que je ne pouvais pas être seul perdu dans ce Château !
    Il se baissa et évita de justesse un dictionnaire en Runes Anciennes qui passa à quelques centimètres de sa tête.
    - Irma... Pouvez-vous m'expliquer... ?
    - Il n'y a rien à expliquer, rétorqua le garçon. A peine entré dans cette pièce, cette vieille sorcière que tu sembles apparemment connaître a poussé un grand cri et s'est mis en tête de m'assommer !
    Je lançai un regard interrogateur à la vieille dame. Depuis quand attaquait-elle les explorateurs comme ça ?
    - Ce garçon n'est pas un aventurier, répondit-elle avec colère. C'est un recruteur à la solde du Château, chargé de s'allier avec toi afin de te tromper !
    Je restai sans voix. Cependant, le garçon, ou plutôt devrais-je dire le recruteur, n'avait pas perdu la sienne.
    - Un recruteur ! S'exclama t-il. Quel mensonge grotesque ! Enfin, Orianne, tu ne vas pas croire cette... cette... (il ne sembla pas trouver de mot exact pour qualifier Irma et finit par abandonner). Tu vois bien que je suis un explorateur rien de plus ! Je suis arrivé dans ce Château par un malheureux hasard et vous êtes les premières personnes que je croise... J'ai longtemps cru être tout seul...
    - Ce garçon ment comme il respire, pesta la voyante.
    Je ne savais que penser. Ce jeune homme paraissait sincère et son histoire me rappelait la mienne dans ses débuts. Je savais à quel point sa solitude devait être grande et pourtant...
    - Il se trouve que j'ai deux bonnes raisons de ne pas de croire, dis-je, ignorant l'air déconfit du garçon. Premièrement, Mme Irma ne s'est jamais trompée dans ses prédictions, et jamais elle ne me mentirait. Secundo, si tu n'es pas un recruteur envoyé par le Château dans le but de t'allier avec moi, peux-tu m'expliquer comment tu connais mon prénom alors que je ne te l'ai pas dit ? Attention, si tu me dis que tu as le don de lire dans les pensées, tu te prends cette balance de bronze sur le crâne, ajoutais-je.
    Au tour du recruteur d'avoir perdu sa langue. Il baissa les yeux, à court d'arguments. Puis, nous prenant par surprise, il bondit vers la porte dans l'intention de s'échapper. Je me jetais sur lui, suivie par Mme Irma (qui aurait cru qu'une dame aussi âgée serait aussi agile ?) . Je l'attachai à une chaise avec un vieux foulard aux charmants motifs chinois. Le pauvre se débattait sans parvenir à se libérer. J'étais persuadée qu'il n'avait pas eu le choix de refuser sa mission mais quand même ! Je n'allais pas me laisser espionner... Essayant d'éviter son regard suppliant, je m'asseyais dans un fauteuil afin de reprendre mon souffle.
    Quelques secondes plus tard, une jeune fille apparut dans la pièce dans un tourbillon.
    « Décidément, pas moyen de se reposer ! » râla ma petite voix qui étais bien placée pour dire ça après tous les efforts surhumains qu'elle avait fait.
    - Qui êtes-vous ? Demandais-je d'un ton un peu trop brusque maintenant que j'y repense.
    - Je… je m’appelle Leya, répondit-elle, et je viens pour retrouver un ami à moi qui est normalement là.
    - Lui ? Dis-je en désignant le petit tas que formait le garçon au pied de la chaise. Il est venu pour nous vendre au Château, à l’instant où j’allais sortir de cette pièce. Il n’a pas arrêté de nous mentir, mais heureusement Irma a vu clair dans son jeu. Si tu es toi-aussi une allié du Château, tu connaîtras le même sort.
    - Non non, ce n’est pas du tout mon but, dit la fille, et je ne sais pas du tout de quoi vous parlez. «Il» est mon frère, vous comprenez, et…
    - Elle ment, coupa Irma, elle est un recruteur, et est venue pour sauver son ami.
    Aussitôt, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, j'attrapai un rideau et à l'aide de la voyante, je l'emballai tel un joli petit paquet cadeau. La jeune fille se débattit mais elle était solidement empaquetée. Sur un commun accort, Irma et moi décidâmes que je me chargeais d'elle et trouverai un moyen de m'en débarrasser dans la pièce suivante pendant qu'elle s'occupait du garçon. Je lui fit mes adieux et montai dans la trappe avec un peu plus de difficultés que la première fois puisque je portais avec moi la fille recruteur.

    Voici comment je suis arrivée dans cette pièce et me trouve à présent assise sur une plage de sable fin et brûlant avec à côté de moi un étrange colis qui, quand on lui donne des coups de pieds, se met à bouger (enfin je n'ai pas essayé mais je suppose).
    Maintenant, la description que vous attendiez tous. La pièce en elle même est très grande et est un paradis pour les yeux. Une plage ombragée par endroits semble s'étendre à l'infini. Une falaise abrupte monte jusqu'au ciel, cachant dans ses multiples grottes des nids de goélands dont les cris résonnent le long des parois. Et, enfin, englobant pratiquement tout l'espace, un océan d'un bleu profond me fait face, sa surface agitée par de petites vaguelettes. Immobile, la bouche entrouverte, je suis subjuguée par le paysage qui s'offre à moi. Comment ce Château peut-il contenir un espace aussi grand ? La mer et la plage s'étendent à perte de vue. Je peine à croire que je me trouve dans une pièce et non transportée à l'extérieur.
    Un vent léger fait voler mes cheveux et le soleil tape fort sur ma nuque. Un gémissement étouffé me sort de mon état de transe et me rappelle la présence de ma prisonnière. Je la regarde avec pitié. La pauvre n'a rien demandé ; son visage innocent et le peu de résistance dont elle a fait part lors de sa capture m'indiquent qu'elle n'a pas compris à quoi elle s'était engagée, qu'on lui a bourré l'esprit d'idioties à propos du Château et qu'elle n'a pas eu le choix de refuser le poste de recruteur. Malgré tout, je ne peux pas m'encombrer d'elle. Je ne sais pas comment elle est arrivée brusquement dans la chambre d'Irma mais une chose et sûre : elle peut sûrement revenir trouver celui qui l'a envoyé ici en un claquement de doigts et moi avec. Je ne peux pas prendre ce risque. Mais je ne peux pas non plus la garder ainsi attachée, ce serait cruel et avec cette chaleur... Je suis en train de ressasser mes différents problème et de me dire que tout serait définitivement plus simple si je l'avais laissée aux soins d'Irma lorsque ma petite voix prends la parole :
    « Tu dois de débarrasser d'elle sur cette plage. Desserre ses liens maintenant et puis va t'en. Elle devrait arriver à se débrouiller. Avec un peu de chance, lorsqu'elle se relèvera seule sur le sable, elle croira avoir rêvé. »
    Je suis sceptique mais finis par me laisser convaincre lorsque ma petite voix ajoute :
    « Ne t'inquiètes pas, elle va s'en sortir. Et puis tu lui rend un fier service en l'éloignant des autres recruteurs. »
    De toute façon je n'ai pas vraiment le choix. Je la soulève et la porte sur mon dos. Je marche quelques minutes avec mon drôle de bagage puis la dépose soigneusement à l'ombre de la falaise. Je lui desserre ses liens de sorte qu'il ne lui restera que quelques mouvements à faire pour se libérer. Elle se laisse faire. Puis, je fouille dans mon sac et en sors une gourde pleine d'eau fraîche. Je la dépose à côté d'elle ainsi qu'un morceau de pain. Je peux bien lui faire cette faveur, les vivres ne me manquent pas.

    Puis, je m'enfuie en courant, tachant de mettre le plus de distance possible entre moi et la fille... Comment a t-elle dit qu'elle s'appelait déjà ? Ah, oui, Leya, c'est ça. Je continue de courir malgré la chaleur insupportable, malgré le sentiment de culpabilité qui me tord les entrailles. Lorsque j'estime être assez loin de Leya, je m'arrête, essoufflée, en nage. J'essuie la sueur qui dégouline de mon front et regarde la mer, qui a l'air délicieusement rafraîchissante. Un petit bain ne ferait pas de mal, je n'en ai pas pris depuis... Mieux vaut ne pas y penser.
    Je regarde à gauche, puis à droite. Personne en vue à part une grosse tortue et une famille de mouettes. Bon. Je me déshabille rapidement, essayant de ne pas remarquer à quel point j'ai maigris et que ma peau est abîmée. Je pose mes vêtements sur un rocher et me jette à l'eau avec un petit cri de joie. Elle est à la température parfaite, ni trop chaude, ni trop glacée. Je mets la tête sous l'eau, nage avec plaisir, ouvrant les yeux malgré le sel pour observer les poissons. Ceux-ci, ternes ou colorés, passent devant mon visage, me suivent parfois dans mon exploration sous-marine. Je sors la tête de l'eau pour reprendre une profonde inspiration et plonge à nouveau. Je ne vois pas le temps passer, je pourrais rester ici toute ma vie, à faire la planche et à jouer dans l'eau, à oublier que je me trouve dans le Château des Cent Mille Pièces...
    Une vague plus grosse que les autres m'éclabousse. Je rie, même si je suis toute seule. Je n'ai jamais été aussi bien depuis mon arrivée dans le bâtiment. Les minutes, puis les heures passent. Enfin, presque à regret, je sors de l'eau, mes pieds s'enfonçant dans le sable mouillé. Je ne me sèche pas. J'enfile directement mes habits sur ma peau humide. La chaleur est à son comble. Je ne peux pas rester en plein soleil. Je m'abrite contre la falaise, afin de bénéficier des quelques centimètres d'ombre qu'elle m'offre. Je bois un peu. Il me faut économiser l'eau ; cette pièce n'est pas si parfaite qu'elle n'en a l'air. Je dois faire attention. Je m'assois, la tête lourde à cause du soleil. Je vois légèrement flou par endroits. Il faut que je me trouve un meilleur abri mais pour cela, il faut que je marche en plein soleil pour je ne sais combien de temps.
    Mon sac à dos faisant office de chapeau d'occasion, je me remets en marche. Je n'enlève pas mes chaussures, le sable est bien trop chaud.
    « Il y a sûrement une grotte près de cette falaise, m'indique ma petite voix. Il y fera frais. »
    Animée par ce nouvel objectif, j'accélère. Je dois trouver cette grotte ou mieux, la sortie de cette pièce. Mais celle-ci est tellement grande qu'elle peut être n'importe où. Qui sait, peut être est-elle tout là bas, à l'horizon ? Je marche, je marche, sans m'arrêter. Je pense à Leya. Est-elle dans la même situation que moi ?
    Soudain, des éclats de rire se font entendre. Leya ? Non, il me semble entendre plusieurs voix. Au loin, j’aperçois quatre personnes qui jouent dans les vagues. Je ne suis pas perdue ! A leur vue, je redouble de vitesse. Un cri de surprise. L'un d'entre eux me désigne du doigt. Ils quittent alors leur baignade et s'approchent de moi. Ma vision se trouble encore plus. La tête me tourne, je me sens tomber... Non, c'est impossible, pas maintenant ! Je m’écroule dans le sable qui me brûle le visage, impuissante.

    Lorsque je reprends connaissance, je suis allongée sur un sol de pierre. L'atmosphère autour de moi est plutôt fraîche, comparé à la chaleur à laquelle j'étais confrontée auparavant. Je cligne des yeux et me redresse. Je me trouve dans une grotte. Mon sac à dos est à côté de moi, entouré par d'autres affaires qui ne m'appartiennent pas. Curieux...
    Je remarque soudain une petite fille d'environ dix ans aux longs cheveux noirs tressés, qui me fixe avec étonnement. Dès que je croise son regard, elle s'écrie :
    - Hé ! La fille s'est réveillée, venez voir !
    Un mouvement furtif se fait entendre du fond de la grotte et trois autres personnes rejoignent la gamine. Ils sont plus âgées, je leur donnerais entre quatorze et quinze ans. Deux garçons et une fille. Le premier garçon a le teint basané, les cheveux d'un noir de suif et une forte carrure. L'autre semble plus discret à première vue. Ses cheveux sont châtains et il a des yeux intelligents. Enfin, la fille, celle qui se tient juste à mes côtés, à les yeux d'un vert émeraude, une impressionnante chevelure rousse et un air de famille avec la petite, le nez et la bouche du moins.
    - Comment te sens-tu ? Demande t-elle.
    - Bien... ça va, je balbutie.
    - Eh ben on peut dire que tu nous a fait une sacrée frousse ! S'exclame la jeune fille. Si Romain ne t'avait pas aperçue, dieu sait ce qui te serais arrivée !
    Le garçon aux cheveux châtains m'adresse un sourire timide. Je me redresse, légèrement hébétée. J'ai le vague souvenir de m'être évanouie mais rien de plus. Ce qui s'est passé entre mon malaise et mon arrivée ici est le vide total.
    - Je m'appelle Astrid, dit la fille. Lui c'est Romain, elle c'est ma sœur Marine, et lui (elle désigne d'un signe de tête le garçon à la peau matte) Yashim. Nous sommes arrivés dans cette pièce il y a quelques heures et faute d'avoir trouvé de sortie, nous nous sommes installés ici. Y a pire comme coin, c'est sûr. Au moins on a la vue sur la mer. Mais nos réserves d'eau commencent à s'épuiser et sans sortie...
    Je hoche la tête (ce qui me provoque une vive douleur au crâne en passant) avec compréhension. Puis j'attrape les deux bouteilles d'eau de mon sac et les pose devant moi ainsi que toutes sortes de vivres.
    - Voilà ce que j'ai. Nous pouvons mettre nos réserves en commun, peut être que nous tiendrons plus longtemps. Et chercher la sortie à plusieurs, je pense que ce sera plus rapide.
    Le groupe acquiesce d'un accort unanime. S’ensuit alors un dialogue de mise au point de nos ressources en eau, nourriture et objets divers. Notre butin s'élève assez élevé mais une question nous trotte dans la tête à tous. Combien de temps pourrons nous tenir ?

    L'après midi passe à une vitesse fulgurante. Nous oublions quelques instants nos problèmes pour nous jeter en cœur dans les vagues. Mes nouveaux compagnons sont très gentils. Ils ont l'air de bien se connaître. En quelques heures, j'arrive à percevoir les sentiments qui les relient les uns au autres. Les deux sœurs, Astrid et Marine, passent leur temps à se disputer pour un rien et en dépit de la manière odieuse dont Marine s'adresse en général à son aînée, on voit bien qu'elles s'aiment toutes les deux plus qu'elles ne voudraient le reconnaître. Marine voue une véritable admiration aux deux garçons et si Romain lui est plus ou moins attentif, Yashim se montre très protecteur envers la fillette. Romain et lui sont comme qui dirait amis, n'ont presque pas besoin de parler pour se comprendre, Astrid et Romain sont très proches aussi quant à Astrid et Yashim... Je pense qu'Astrid est amoureuse de lui. Non, j'en suis sûre. Même un vieux phoque complètement ivre l'aurait remarqué... Suffit d'avoir des yeux. Quant aux sentiments du garçon, ils restent plus insondables.
    Au bout d'un moment, je m’éloigne du groupe et m'assois sur le sable, pour réfléchir au calme. Une partie de moi est contente d'être tombée sur ces gens, une autre part à un peu l'impression de s'être incrustée dans une bande amis qui n'est pas la sienne... Cependant, la bande ne montre aucune réticence à ma présence parmi eux. Après... Sera t-elle définitive ? Je me suis séparée de Garette, Hernest et LPN et je le regrette maintenant. Qu'en est-il pour eux ?
    Soudain, Romain et Astrid m'attrapent par derrière, me saisissent par les bras et les jambes pour me balancer à la flotte, sous les éclats de rire de Marine, mettant fin à mes questions métaphysiques.

    Le soir arrive et, avec lui, l'agréable fraîcheur de la nuit. Aidée par Yashim, j'allume un grand feu sur la plage, que j’alimente de temps en temps avec des brindilles amenées par la mer et qui ont séchées sur la berge. Romain a péché je ne sais comment un gros poisson que nous mettons à cuire. Nous mangeons, tandis que la nuit tombe. La lumière du feu danse sur nos visages fatigués. C'est devant ce repas improvisé que nous nous racontons nos aventures respectives. Apprendre qu'Astrid, suivie en cachette par sa sœur, a fugué de chez elle me fait renchérir aussitôt sur ma propre aventure, pas si différente des leurs. J'apprends ensuite qu'elle n'a découvert la présence de Marine que bien plus tard. Celle-ci était sous la protection de Yashim, dès qu'ils se sont croisés dans le Château. Quant à Astrid et Romain, ils se sont rencontrés dès le début et jusqu'où il s'en souvienne, Romain à toujours vécut dans le bâtiment. Ceci m'intrigue au plus au point mais je me retiens de lui poser des questions. Je les informe aussi de la présence de Leya sur cette plage, si elle n'est pas encore repartie trouver son maître. Comme moi, ils estiment plus sûr de ne pas s'en approcher.

    Un à un, ils vont se coucher, Marine en tête. J'éteins les dernières braises d'une poignée de sable, puis vais rejoindre les autres dans la grotte. Le sol est dur, j'y dépose ma veste. Puis, en quelques secondes, je m'endors sur ce lit rudimentaire, bercée par les respirations paisibles de mes compagnons.

    Je suis réveillée au petit matin par le soleil entrant dans la grotte. Romain est déjà debout et dessine sur le sable. Étrange... Je m'approche.
    - C'est un plan plutôt approximatif de cette pièce, m'explique t-il en désignant ses tracés. Avec une idée claire de l'endroit où nous nous trouvons, localiser la sortie devrait s'avérer plus facile.
    Après un rapide petit déjeuné, nous nous séparons en plusieurs groupes pour l'expédition de recherche. Par hasard, je me retrouve avec Yashim mais finis par échanger ma place avec Astrid qui, j'en suis sûre, souhaitait secrètement être avec lui. Finalement, je suis avec Marine et Romain. Astrid résume la situation avant que l'on se sépare.
    - Bon. Nos réserves d'eau s'épuisent et trouver la sortie de cette pièce s'avère crucial. Cherchez une porte ou quelque chose qui y ressemble. On se retrouve ici à midi au plus tard. Si vous avez un problème... Heu... Hé bien espérons qu'il n'y en aura pas. A toute à l'heure.
    Nous nous séparons donc, moi, Marine et Romain d'un côté, Astrid et Yashim de l'autre. Lorsqu'ils s'éloignent, Marine m'adresse un clin d’œil :
    - Tu as bien fait de lui céder ta place, elle t'en aurait voulu à mort sinon.
    Toute la matinée, nous passons la région au peigne fin, sans trouver de sortie. Au fond de moi, je sais que c'est pratiquement impossible mais je n'abandonne pas pour autant. Marine est vite fatiguée. Nous la laissons se reposer et continuons les recherches à deux. Profitant de cette occasion seule avec Romain, je le questionne discrètement (enfin si c'est possible), sur sa vie dans le Château. Il répond à mes questions sans gène ce qui m'incite à continuer.
    - Et donc... Tu as toujours vécut ici ? Depuis tout petit ?
    - Oui. Enfin, je sais pas trop... Pour moi je n'ai jamais été ailleurs que dans ce Château, à aller de pièces en pièces. Mais je ne me rappelle pas avoir été enfant, c'est ça qui est étrange. De toute façon, petit, je n'aurais pas pu survivre si j'étais tout seul, non ?
    - Alors... Soit quelqu'un s'est occupé de toi mais tu ne t'en souviens pas...
    - Soit je n'ai jamais été bébé, complète t-il.
    - Et heu... Ça ne t'es jamais venu à l'idée que... enfin, peut être qu'on t'aurais... effacé la mémoire, je risque prudemment. Oh non oublie ça, je dis des bêtises ajoutais-je devant son visage soudain devenu triste.
    Un silence s'installe. Je me sens mal à l'aise.
    « Apparemment, il n'aime pas particulièrement tes hypothèses joyeuses sur sa présence ici, dit ma petite voix d'un ton sarcastique. Je me demande pourquoi. »
    « Ah ! Tu peux toujours parler ! En matière d'absence de tact tu es la première je te signale. »
    « Peut être mais je fais partie de toi... Donc... »
    Midi arrive et nous retournons dépités au lieu de rendez-vous, espérant une réussite de la part d'Astrid et Yashim. En voyant leur expression déconfite, je comprends qu'ils n'ont pas eu plus de chance que nous.
    - Rien. Et vous ?
    - Pareil.
    Nous nous asseyons par terre en soupirant. Yashim et Romain font le point sur les zones où nous avons cherché : toute la plage et le bas de la falaise.
    - Il faut se rendre à l'évidence, dis-je. La porte doit être ailleurs. Peut être dans la mer ou en haut de la paroi rocheuse.
    - Alors on est bien dans la merde pour la trouver, ajoute Marine avec franchise, résumant nos pensées générales.

    Écrasée par la chaleur revenue, je laisse les autres à leurs discutions et plonge dans l'eau pour me rafraîchir (les idées). Soudain, ma tête heurte quelque chose de dur, comme un gros caillou. Curieux, je pensais le sol uniquement fait de sable... Je m'en approche et écarquille les yeux de stupeur. Une forme colossale, noire et inquiétante, ressemblant à une carapace de tortue géante, se tient au fond de la mer, bien enfoncée dans le sol comme si elle était là depuis des lustres, invisible depuis la surface.
    La tête hors de l'eau, j'inspire un grand coup puis plonge à nouveau. Nageant autour, je fais cette découverte surprenante : ce n'est pas une carapace mais une grotte sous-marine ! L'entrée est minuscule mais un homme pourrait s'y faufiler sans problèmes. Et si...
    Dans ma précipitation, j'avale de l'eau et, moitié toussant moitié crachant, j'appelle mes amis :
    - Venez voir ! Je... je crois avoir trouvé la sortie !
    Ils se précipitent à l'eau et après un rapide examen de la grotte, sont du même avis que moi. Après tout, nous n'avons rien à perdre !
    Nous rassemblons nos affaires et retournons à la grotte. Je jette un dernier regard à la plage qui nous a abritée durant ces deux jours, au paysage sauvage d'un océan non-envahi par les hommes puis plonge la tête la première sous l'eau. Le cœur battant, je me glisse avec précaution dans la fine ouverture. Le noir m'enveloppe. Et si je m'étais trompée ? Je nage sans savoir dans quelle direction, avec la désagréable sensation d'être devenue aveugle, Astrid, Marine, Romain et Yashim à mes côtés.

    A la surface, une vague plus grosse que les autres éclabousse la plage, effaçant nos traces de pas et laissant notre présence ici telle qu'elle l'a toujours été. Invisible.

    LA PIECE OU J'AI FAILLI DEVENIR LA REINE DU SHOPPING

    Il
    y
    a
    des
    fringues
    partout.
    Où que je porte mon regard, le monde n'est que vêtements. Du sol au plafond. Soigneusement pliés sur des étagères, accrochés à des cintres, roulés en boules dans un coin ou en tas au fond de la pièce. Ternes, colorés... En laine, soie ou synthétique... Avec ou sans motifs... Des tee-shirt, des pantalons, des pulls, des vestes, des jupes, des shorts, des robes, des collants, des manteaux, des chaussures et des milliers de bijoux et produits de beauté remplissent la pièce.
    Nous nous trouvons dans un immense dressing, le genre dont j'ai toujours rêvé d'avoir chez moi, le genre dont on ne s'attend pas du tout à trouver dans le Château, surtout lorsque l'on vient de sortir d'un labyrinthe infernal.
    J'examine mon reflet dans l'un des soixante-neuf miroirs et ne peux retenir une grimace. J'ai de grosses cernes sous chaque œil, les cheveux gras et emmêlés, le visage noir de crasse et plein de griffures. Et je ne vous parle même pas de mes ongles !
    Soudain, une voix stridente ressemblant plutôt à un glapissement retentit :
    -Oh la la mes chérrris c'est vraiment une-euh ca-tas-trophe !
    Je me retourne d'un bond, me demandant qu'elle chose si horrible pouvait susciter tant de cris et découvre Cristina Cordula (oui oui la vraie, en chair et en os. Pimpante et bien habillée comme à son habitude, le même sourire répété plus de mille fois dessiné sur ses lèvres barbouillés de gloss). Marine laisse échapper une exclamation de surprise que la styliste prit pour une approbation :
    -Ah ma chérie ! Tu es d'accord avec moi ! Là, franchement, c'est pas possible...
    Le regard incompréhension que lui lance Yashim l'encourage à développer un peu plus :
    -Votre look là ! Il est pas sexy, il est pas chic... Il est ni vintage ni moderne si quoi que ce soit ! Il manque du staïle, du peps, quelque chose quoi ! Parce que là c'est vraiment le staïle crado...
    Je ne cherche pas à comprendre le pourquoi du comment. Je n'ai aucune idée de comment Cristina Cordula est arrivée ici, depuis combien de temps et si elle sait exactement où elle se trouve. A vrai dire je n'en ai rien à faire. Je suis tellement offensée par sa remarque que je me fiche du reste.
    -Pardon ? S'exclame Astrid, faisant écho à mes pensées.
    -Ah tou n'aimes pas les critiques, dit-elle avec son éternel sourire. Mais il faut bien avouer que là, ton chignon fait à la va vite c'est vraiment un fashion faux pas. Si le reste de ta tenue est soignée ça peut faire joli mais là, avec le total look négligé ça fait un peu « J'ai pas entendu mon réveil sonner » si tu vois ce que je veux dire...
    -Écoutez, dit mon amie à bout de patience, dans les derniers jours, nous avons frôlé plusieurs fois la mort alors si vous pensez que j'ai pensé à faire des ourlets de mon pantalon...
    Je pouffe de rire, accompagnée de Romain et Yashim. Marine, quand à elle, s'est désintéressée de la conversation et regarde les étalages, le nez dans les tee-shirts.
    -Mes chérrris, reprend Cristina, je n'ai pas eu de personnes à relooker depouis très longtemps et votre arrivée est une vé-ri-table chance ! Je commençais à m'ennuyer. Je ne comprend pas pourquoi, mes émissions ont toujours eu du succès mais depuis que l'on m'a transféré ici... IL m'avait pourtant dit que les affaires avanceraient mieux si je venais avec Lui. Enfin ! Né perdons pas dé temps en bavardages inoutiles, commençons !
    -Commencer quoi ? Je demande.
    -Et bien, les Reines du Shopping voyons ! Aller hop hop hop mes chérrris, je vous propose une édition particulière avec les moyens du bord. Vous allez vous affronter entre vous, en choisissant une tenue parmi les vêtements disposés ici. Le prix est écrit sur chaque article et vous avez un budget de 350 euros. Fictifs bien sûr, ajoute t-elle en voyant nos mines effarés. On fait semblant. Le thème de cette semaine est... « Explorateur chic, tout en étant dans une tenue confortable ». Voilà qui correspond bien à la situation, non ?
    Grand silence.
    -Pour la mise en beauté, ce robot est mit à votre disposition, dit-elle en désignant une sorte de boite de conserve géante avec un énorme panneau de commandes. Il fera exactement ce que vous lui demanderez. Allez-y ! Vous avez deux heures !
    Sourire Colgate le retour.
    La styliste disparaît derrière un rideau. Nous nous regardons, encore sous le choc de ce qui vient de se passer. Astrid brise la glace :
    -Bon. On ne va pas rester ici et faire ce shopping débile. On trouve la sortie de cette pièce et on se casse.
    -Elle ne nous laissera pas faire, j'objecte. Et puis, dieu seul sait où est la Porte...
    Romain fronce les sourcils :
    -Si on fait ce shopping... Peut être qu'elle nous laissera sortir. C'est peut être le prix à gagner !
    -Ou peut être pas, grince Astrid.
    -Pourquoi ne pas essayer ? Dis-je. Cela vaut mieux que rester ici les bras ballants. Et avec un peu de chance, une fois cette compétition faite, on pourra sortir. Ou du moins le gagnant.
    -Ce qui nous avance beaucoup, tu as raison, ironise mon amie.
    -Moi j'aimerais bien le faire, dit Marine d'une voix timide. J'ai toujours rêvé de participer à cette émission...
    Je préfère mourir plutôt que de l'avouer mais moi aussi, faire les Reines du Shopping me tente bien. Même si le contexte est assez particulier.
    -Hors de question que je fasse une chose pareille, déclare Yashim d'un ton catégorique.
    -Moi non plus, appuie Astrid.
    Face à ces deux obstinés, Romain s'énerve :
    -Vous allez participer, un point c'est tout ! C'est fou de faire toute une histoire pour un jeu !
    Ils baissent les yeux et nous nous éloignons pour chercher la tenue qui convient. Je m'approche d'une armoire et regarde les jupes, tout en réfléchissant au thème demandé. Nous avons déjà perdu cinq minutes pour des bavardages !
    « Tu peux déjà éliminer les jupes et les robes, me souffle ma petite voix. Ce n'est pas ce qui va te servir pour explorer de manière confortable le Château des Cent Mille Pièces... »
    Bonne remarque. Je me dirige vers les pantalons, avec une envie fébrile d'être la Reine du Shopping.
    « Pff... Gamine, va »
    Je tombe sur un jean assez sympa mais pour explorer le Château, ce n'est pas ce qu'il y a de plus pratique... Il me faudrait un pantalon large ou extensible. Qui soit tout de même élégant. Je commence à perdre espoir lorsque je découvre la pièce idéale : un pantalon en toile bleu délavé, assez ample mais sans faire sac à patates. Il ne me reste plus qu'à trouver un haut. Plutôt serré de préférence, afin de contraster avec le bas.
    « Bon ça va, commence pas à nous faire ton experte en fringues là. Tu es ridicule ! » dit ma petite voix en gloussant.
    Ça va quoi ! Je me mets juste dans le bain.
    « Oui oui c'est ça ! »
    Après trois quart d'heure, j'ai choisi une petite chemise blanche, une veste grise, des baskets (quand même, faut pas pousser) et quelques bijoux pas mal dont des boucles d'oreilles en forme de perles. Je regarde le chrono. Zut, il ne me reste plus beaucoup de temps et il y a la queue à la machine pour la mise en beauté. J'attrape une besace au vol et me précipite vers le robot.
    Astrid me jette un regard affligé.
    -Ne me dis pas que tu t'es donnée à fond pour ce truc !
    -Je... j'ai fait de mon mieux.
    -Pff... toute cette comédie est vraiment ridicule ! Et dire que certains sont en train de faire des choses sérieuses ! Et nous on fait quoi ? Du shopping !
    -Allez... Détends toi, lui dis-je. Tu préfère affronter le Château peut être ?
    Elle me répond par un grognement.
    Quand vient mon tour, je m'assois sur le siège, devant le panneau de commandes avec appréhension. Je viens de voir Astrid ressortir avec une tignasse de mouton qui dresse ses cheveux roux en boule au dessus de sa tête. A sa mine renfrognée (si si encore plus que d'habitude) je pense que ce n'est pas exactement ce qu'elle avait demandé.
    A l'aide des manettes, je me commande une coiffure. Plutôt simple, une couette-tresse. Pour le maquillage heu... Étant donné que je ne me maquille jamais, je ne sais pas trop quoi demander. Encore une fois, la simplicité est mon amie.
    Je sors du robot-coiffeur un peu changée. J'ai juste le temps d'aller revêtir ma tenue que le compte à rebours est terminé. Nous nous répartissons sur des fauteuils, devant la piste pour le défilé. Cristina arrive et nous souri de plus belle.
    -Alors les filles ? Vous avez trouvé ce qu'il vous fallait ? Prêtes vous le grand défilé ?
    Les garçons nous rejoignent. Je ne sais pas comment ils ont fait pour trouver une tenue parmi les affaires de Cristina. Yashim a dut se tromper en commandant le robot-coiffeur car il a le visage barbouillé de rouge à lèvres. Il a sûrement bougé pendant que les bras articulés du robot faisaient leur travail.
    -Nous allons procéder d'une manière un peu différente. J'ai ici la liste et ce sera... Marine qui passera en premier ! Vas-y ma chérrrie, lui lance la styliste.
    Marine se lève, surexcitée. Elle défile devant nous dans sa tenue, un peu trop bariolée à mon goût. Puis chacun de nous lui dit ce qu'il pense de ses habits. Nous ne faisons que des critiques positives. Évidemment ! Si nous voulons sortir d'ici au plus vite, nous devons avoir les meilleures notes possibles. Donc, suspense... La benjamine obtient une moyenne de dix.
    Et pareil pour chacun d'entre nous. J'aurais pu avoir mis mes vêtements à l'envers et me peindre le visage en vert, le résultat aurait été le même. Puis, la styliste nous attribue ses notes, ce qui rétabli un peu l'équilibre. J'écope d'un sept, Yashim d'un quatre, Astrid d'un deux (Cristina lui a deviné un manque d'efforts), Marine d'un six et Bastien d'un neuf ce qui le situe à la première place. Nous l'applaudissons tandis qu'il se voit remettre un chèque de 1000 euros.
    Nous restons abasourdis.
    -Quoi ? Je m'exclame. C'est ça la récompense ?
    Cristina fait les gros yeux :
    -Tu né trouves pas ça suffisant ma chérrrie ? Que voudrais-tu qu'il ait de plus ? Sa ténoue était moderne, pratique et élégante ! Il a donc gagné.
    -Mais... c'est que... on croyait qu'en gagnant, on pourrait partir d'ici... dit Romain un peu gêné.
    -Ah ! C'est donc ça que vous voulez ! S'écrie Cristina. Sortir d'ici ! Mais il fallait le demander plus tôt ! La porte est juste derrière cette armoire...
    -Vous voulez dire qu'on a pas besoin de gagner pour sortir ?
    -Mais bien sûr que non voyons ! Je ne cherche pas à vous garder prisonniers. Personnellement je suis bien ici mais c'est vous qui voyez.
    -On sort, déclare brusquement Astrid.
    -Je suis du même avis, dit Yashim.
    Nous regroupons nos affaires, saluons (rapidement) Cristina Cordula et nous dirigeons vers la sortie, dans nos habits neufs.
    Tandis que Romain ouvre la porte, Astrid lui adresse un sourire amer.
    -Je vais vous tuer, marmonne t-elle, je vais vous trucider.
    -C'est ça, c'est ça ! Se moque Marine. Tout ça parce que Cristina n'a pas aimé ta coupe de mouton !
    Je ne suis pas sûre mais il me semble entendre Astrid menacer d’assommer sa sœur avec un fer à lisser et de l'étouffer avec un rouge à lèvres.
    Nous franchissons la porte.

     

    *Pour lire la totalité de la pièce 1000, lisez l'article correspondant.


  • Commentaires

    2
    Mardi 1er Décembre 2015 à 17:55

    Cool !! Mes pièces sont toutes là ! Merci ! ^^

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